Tuerie d’Utoya : Quelle a été l’influence d’Anders Breivik sur l’ultradroite française ?

Ce jeudi, la Norvège rendra hommage aux 77 personnes tuées le 22 juillet 2011 dans les pires attentats que le pays ait connus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’auteur des tueries d’Oslo et d’Utoya, Anders Breivik, a été condamné en 2012 à 21 ans de prison, la peine maximale encourue dans cet État scandinave.

En visant un bâtiment gouvernemental de la capitale et un camp d’été des jeunesses travaillistes, le terroriste néonazi, aujourd’hui âgé de 42 ans, entendait s’attaquer au « multiculturalisme » défendu par ce parti et qu’il abhorrait. En France, depuis 2017, six projets d’attentats de l’ultradroite ont été déjoués. Dix ans après les attaques d’Utoya, une question se pose alors : quelle influence l’idéologie de Breivik a-t-elle eue dans les rangs de l’ultradroite française ?

Une glorification limitée

Lorsque les tueries d’Oslo et d’Utoya surviennent, en juillet 2011, la frange la plus radicale de l’extrême droite en France traverse une période houleuse. « A cette époque, ils font profil bas. Quelques années auparavant, les Jeunesses identitaires avaient été condamnées parce que la justice suspectait le mouvement de chercher à reconstituer une organisation déjà dissoute par le gouvernement », rappelle Nicolas Lebourg, historien et chercheur spécialiste de l’extrême droite.

Au sein du Front national, engagé alors dans une entreprise de « normalisation », quelques voix suscitent l’embarras. Bruno Gollnisch, député européen et frontiste avait publié un communiqué ambigu dans lequel il dénonçait une « manipulation médiatique ». Sur Twitter, un conseiller de Marine Le Pen, Laurent Ozon, avait imputé l’attentat à « l’explosion de l’immigration en Norvège ». « Ces propos l’ont mis sur le banc de touche et ont choqué, notamment au sein de la base du FN », note cependant Nicolas Lebourg. Plus radical encore, un candidat du parti, Jacques Coutela, avait qualifié Breivik de « résistant » et « d’icône » dans un post de blog. Des propos qui lui avaient valu à l’époque une suspension du FN.

Si les soutiens publics au terroriste se sont faits rares, ces attentats ont bel et bien fait du Norvégien « un modèle » pour les éléments français les plus radicaux qui voient en lui un « combattant » face au « grand remplacement » et à l’« invasion musulmane », note le spécialiste de l’extrême droite Stéphane François, historien et politologue des idées. « Cette frange s’est reconnue dans son rejet de la société multiculturelle. Son manifeste a alors beaucoup circulé », précise-t-il.

Une idéologie résurgente

Selon Nicolas Lebourg, Breivik n’a, immédiatement après les faits, entraîné aucun « disciple » dans son sillage. Mais dès 2014, plusieurs événements participent à diffuser plus largement sa rhétorique : « Le conflit en Ukraine, puis la crise des réfugiés en Europe et les attentats de novembre 2015 en France vont servir de caisse de résonance au discours de Breivik. L’idée que le djihad s’impose à l’Europe sera reprise par certains groupuscules français », pointe l’historien. Une analyse partagée par Stéphane François : « Si l’influence de Breivik reste surtout confinée aux milieux dits « identitaires », suprémacistes blancs et néonazis, ses thèses sont entrées en résonance avec l’évolution de l’extrême droite française, qui développait également des discours sur la « colonisation de l’Europe » ou le « grand remplacement ». »

Un autre volet idéologique de son discours a également pris davantage d’ampleur ces dernières années, complète Jean-Yves Camus, codirecteur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès : « Breivik a revendiqué une attaque intellectuelle contre l’Etat. C’est assez typique de l’idéologie néonazie américaine mais, à l’échelle européenne, l’extrême droite n’était pas culturellement antiétatique. Cette méfiance de l’Etat, accusé d’être vendu au mondialisme est désormais dans l’air du temps, en Europe et notamment en France. »

Une menace bien réelle

Depuis 2017, six projets d’attentats attribués à l’ultradroite ont été déjoués en France. Parmi ces affaires, la figure de Breivik a ressurgi à plusieurs reprises. « Dans certains cas de velléité de passage à l’acte, les auteurs se sont revendiqués de la même mouvance. C’est le cas par exemple d’un jeune homme, Logan Nisin, membre du groupuscule OAS qui administrait une page Facebook en hommage à Breivik », explique Jean-Yves Camus. Lors de sa garde à vue, en juin 2017, Logan Nisin avait témoigné de « toute sa sympathie » à l’égard du tueur norvégien. Plus récemment, en mai 2020, un ancien militaire reconverti dans la sécurité privée a été interpellé par la DGSI. Selon une source sécuritaire, l’homme avait fait des repérages en ligne de plusieurs synagogues de Limoges. Sur les réseaux sociaux, l’homme « acquis aux thèses de l’ultradroite » glorifiait « les tueries de masse » et « s’identifiait à Anders Breivik », rapportait Le Parisien.

Au plus haut sommet de l’Etat, cette menace est prise très au sérieux, rappelait un rapport parlementaire publié en 2019 et consacré à « la tentation terroriste » de l’ultradroite française. « Les services de renseignement n’écartent pas la possibilité qu’un individu de la mouvance ultra puisse passer à l’action de manière un peu isolée, sur le modèle d’Anders Breivik », avait indiqué à l’époque Laurent Nuñez, alors secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur.

Interrogé par l’AFP le 6 juillet dernier, un magistrat antiterroriste faisait part de sa vive inquiétude : « Dans le mode opératoire, l’ultradroite se met à parler d’égorgement, d’explosifs, d’arroser la foule indistinctement. » Et de conclure, à regret : « Tant qu’on n’aura pas un attentat estampillé « ultradroite » en France, certains resteront sceptiques sur la menace. »