Trump sur l’Otan : « Si les États-Unis quittaient, un autre monde… »
L’épisode du Groenland est « la plus grave crise que l’Otan a vécue depuis son existence », selon Justin Massie, professeur à l’université du Québec à Montréal. La création de l’Otan, en 1949, a été faite à la demande des Européens auprès des Etats-Unis pour garantir la sécurité de l’Europe de l’Ouest.
Quel avenir pour l’Otan suite à la crise du Groenland ? L’Europe pourrait-elle se défendre sans l’assistance des États-Unis ? Ces questions sont désormais sur la table, après la menace d’annexion du Groenland, un territoire danois, par Donald Trump. Ce dernier avait déjà remis en question l’article 5 de l’Otan, un principe fondamental de l’Alliance qui stipule l’assistance mutuelle en cas d’agression d’un pays membre.
L’incident du Groenland, selon Justin Massie, professeur et directeur du département de sciences politiques à l’université du Québec à Montréal, représente « la plus grave crise que l’Otan ait connue depuis sa création ». Il explique qu’elle met en péril la communauté de sécurité, c’est-à-dire l’idée que l’usage de la force entre alliés est inconcevable. « Pendant plusieurs jours, nous avons dû envisager le scénario où des soldats américains se retrouvaient confrontés à des soldats danois, et s’ils ouvraient le feu… Nous avons imaginé l’impensable. C’est une rupture fondamentale. »
Bien que Donald Trump ait finalement choisi de ne pas recourir à la force contre un de ses alliés, « la pression persiste, et les menaces d’annexion d’un autre membre de l’Otan, le Canada, persistent », souligne le spécialiste canadien. « Nous croyions jusque-là que nous partagions les mêmes valeurs et nos méthodes pacifiques de résolution des différends, mais cela commence à se fissurer, car les États-Unis de Donald Trump se moquent de ces principes. »
Les États-Unis jouissent d’un « statut particulier au sein de l’Otan ». Cette crise n’est pas sans précédent. « La crise de confiance entre alliés au sein de l’Otan est récurrente », rappelle Frédéric Gloriant, directeur du Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (Ciens) et spécialiste de la guerre froide. « À la fin des années 1950, la question de savoir si les Américains viendraient à l’aide des Européens en cas de guerre s’était déjà posée. Cela avait conduit de Gaulle à doter la France de l’arme nucléaire. Il y a également déjà eu des confrontations entre alliés, notamment entre la Grèce et la Turquie. »
Cependant, la crise actuelle est différente car « le principal moteur de la remise en question de la garantie de sécurité américaine, ce sont les États-Unis eux-mêmes, ce qui constitue un bouleversement considérable, encore plus que l’agressivité de Vladimir Poutine », ajoute Frédéric Gloriant. La création de l’Alliance en 1949 s’était faite à la demande des Européens auprès des États-Unis, à une époque où un déséquilibre colossal des forces régnait en Europe, avec une Armée rouge en forte reconstitution, écrasante en Europe de l’Est, alors que les puissances occidentales étaient incapables de s’opposer. À ce moment-là, les Européens avaient sollicité les États-Unis pour garantir leur sécurité.
L’Alliance atlantique s’est ainsi formée « autour de la puissance américaine, avec un commandement militaire intégré dirigé par un général américain, le Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) ». En résumé, « c’est une organisation où l’influence américaine prédomine largement ». Aujourd’hui, « il n’y a aucun doute que les États-Unis souhaitent se désengager », affirme Justin Massie. « Pas nécessairement en termes de soldats déployés, mais assurément concernant leur solidarité avec les Européens et les Canadiens en cas d’agression externe. »
« Si les États-Unis quittaient l’Otan, l’Alliance changerait complètement de nature, et nous irions vers un autre monde », avertit Frédéric Gloriant. « Tout serait à repenser. Nous n’en sommes pas encore là, et il faut dès maintenant renforcer un pilier européen au sein de l’Otan, un sujet de débat ancien. Mais nous sommes mis au pied du mur. C’est pourquoi il est crucial de se préparer dès maintenant à une Otan avec moins d’Amérique, ce qui est inévitable. Il est essentiel de l’anticiper, car une telle transition brutale constituerait un scénario tragique, notamment pour l’Ukraine, qui dépend encore beaucoup du soutien américain. »
Face au potentiel désengagement américain, Justin Massie identifie trois options. La première serait une européanisation de l’Otan, consistant à transférer les commandements actuellement occupés par les généraux américains, bien qu’il ne voit pas, pour le moment, de puissance européenne capable de jouer ce rôle de leadership et de convaincre les autres de la suivre.
La deuxième option consisterait à développer une Europe de la Défense au sein de l’Union, mais cela nécessiterait une fédéralisation de certaines compétences de défense, actuellement nationales, or beaucoup de résistance existe au sein de plusieurs pays. Nous sommes encore très loin d’une Europe capable de produire un char d’assaut ou un avion de sixième génération pour tous les pays.
La troisième option, « à mon avis la plus réaliste, serait celle d’une coalition de volontaires, comme la Coalition pour l’Ukraine ou la Coalition pour le Groenland ». Cela impliquerait « quelques pays partageant des intérêts communs qui s’uniraient pour mettre en œuvre certaines politiques, que ce soit des déploiements militaires, des préparatifs opérationnels ou un soutien à des États partenaires de l’Europe ». En raison de « la fragmentation au sein de la communauté euro-atlantique, c’est sur cette voie qu’il faut cheminer, il reste à établir les institutions capables d’organiser ces coalitions. » Et il est urgent de le faire, conclut Justin Massie, car « si nous attendons d’être en guerre pour instaurer ces politiques, nous prendrons un retard difficile à surmonter. »

