Trois ans du Covid-19 : En avons-nous tiré les enseignements pour prévenir de futures pandémies ?

La « mystérieuse pneumonie chinoise ». C’est comme cela que tout a commencé il y a trois ans : un virus inconnu mis au jour sur un marché de Wuhan en Chine, fin décembre 2019. Le 24 janvier 2020, les tout premiers cas français sont identifiés. A l’époque, autorités et scientifiques se veulent confiants : il n’y a pas de risque d’épidémie en France. La suite, tout le monde la connaît. Pandémie, confinement, PCR, gestes barrières, masques, couvre-feu, vaccins et vagues successives ont imprégné notre vocabulaire et notre quotidien au temps du Covid-19.

Mais trois ans plus tard, quels enseignements avons-nous su tirer de la crise sanitaire ? Sommes-nous parés à faire face à la prochaine menace pandémique ?

« Ce n’est pas si, mais quand » aura lieu la prochaine pandémie

Première leçon retenue : « la question de la prochaine pandémie n’est pas de savoir si elle aura lieu, mais quand, indique le Pr Bruno Lina, virologue et membre du Covars, le Comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires qui a succédé au Conseil scientifique. Auparavant, ce n’était pas un avis partagé et compris par la population ni même par un certain nombre de décideurs. Quand on travaillait sur les plans pandémiques, les gens disaient « c’est de la science-fiction, ça n’arrivera jamais ». C’était ésotérique ».

Pourtant, au regard de ce qui s’est passé ces dernières années, « avec les épidémies de H1N1, chikungunya, Zika, Ebola puis de Covid-19, il a fallu se rendre à l’évidence, abonde le Pr Yazdan Yazdanpanah, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Bichat et directeur de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes. Urbanisation, réchauffement climatique, évolution du contact de l’homme avec son environnement, et déplacements humains rapides et massifs : la probabilité d’une prochaine pandémie est d’autant plus importante du fait de ces facteurs ». Pour les deux scientifiques, ce constat « montre aujourd’hui à quel point il est important de se préparer à ce risque ».

Des outils clés nés de la crise

Et il y a trois ans, quand les premiers cas Covid sont détectés au sein du service du Pr Yazdanpanah, personne n’était préparé à ce risque. « On a très rapidement su que c’était un coronavirus très proche du SRAS, le syndrome respiratoire aigu sévère, se souvient-il. Mais à un moment donné, on s’est trompé : par mimétisme, on a pensé que le Covid ne se transmettait qu’entre personnes symptomatiques, alors que non. Et l’ampleur de la pandémie a été très liée à ce facteur ». Elle a été liée aussi au manque de masques. « Il y a une prise de conscience assez aiguë que maintenir des stocks stratégiques a un intérêt et qu’il ne faut pas les réduire en dehors des périodes de crise », assure le Pr Lina. Contactée par 20 Minutes, la Direction générale de la Santé (DGS) n’a pas répondu à nos sollicitations sur la reconstitution de ces stocks d’Etat.

A ce moment-là, « la situation était tellement complexe que le politique a eu besoin d’un soutien scientifique complémentaire de celui apporté par les agences sanitaires, avec la création du Conseil scientifique, un moyen d’éclairer le politique qui s’est inscrit dans la durée ». En outre, « on a démultiplié nos capacités de diagnostic, tant en termes de volume que de diversité et de séquençage, insiste le Pr Lina. Et on peut capitaliser là-dessus : si une nouvelle pandémie se déclarait, on serait meilleurs qu’avant le Covid. Sur le suivi épidémiologique aussi, grâce aux bases de données qui permettent d’avoir un suivi très précis en termes d’incidence, de variations régionales et de vaccination ».

Identifier et surveiller les pathogènes

Toutefois, pour être vraiment prêts, « il faut anticiper, en identifiant en amont les pathogènes qui ont le plus de probabilités d’évoluer vers une pandémie : les coronavirus, mais aussi les arboviroses, comme la dengue ou zika, transmis par les moustiques, rappelle le Pr Yazdanpanah. On doit surveiller ces pathogènes là, étudier leurs modes de transmission et leur sévérité, cela fait partie de notre feuille de route ».

Mais pour qu’elle soit efficace, la surveillance doit être globale, et « s’inscrire dans une coopération internationale », insiste le Pr Yazdanpanah. Et s’articuler « avec un système de veille qui inclue la surveillance animale, humaine et environnementale, ajoute le Pr Lina. C’est déterminant pour espérer maîtriser une émergence avant qu’elle n’impacte l’homme ». Depuis 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) travaille ainsi à l’élaboration d’un texte visant à « renforcer la prévention, la préparation, la réponse en cas de pandémie ». « Les leçons de la pandémie ne doivent pas être ignorées », a commenté le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Innover et créer des ponts

Ensuite, « une fois les pathogènes à risque pandémique identifiés, il faut innover, explique le Pr Yazdanpanah. En élaborant en amont des outils diagnostics, thérapeutiques et des vaccins, dont le développement serait alors accéléré en cas d’émergence d’une pandémie ». Car le facteur temps est un élément clé. « Durant la crise Covid, la recherche et l’innovation n’ont pas travaillé ensemble, souligne-t-il. Il faut établir des ponts entre les deux.

Certes, des vaccins ont vu le jour en un temps record, mais si demain une nouvelle pandémie éclate et qu’il faut vacciner l’humanité, les critères de production, de conservation, de coût et d’équité devront être appréhendés dès le départ. Des vaccins trop chers à produire ou difficiles à conserver affectent l’efficacité de la réponse apportée ».

Autre pont à établir : celui entre les bases de données, « qui ne sont pas reliées, déplore le Pr Lina. Aujourd’hui, il faut consulter une base pour savoir si un individu est vacciné, et une autre pour savoir s’il a déjà été infecté, mais il n’y a pas de centralisation des informations. Il faudrait, sur le modèle danois, un numéro identifiant unique de santé qui permettrait d’avoir un outil de suivi sanitaire vraiment puissant et efficient ».

Prévention et bon dosage des mesures

En attendant, « il faut mettre l’accent sur la prévention », pressent les deux scientifiques. « L’élément clé qui a permis de contrôler cette pandémie, c’est la vaccination, rappelle le Pr Lina. L’adhésion a été très forte dans la phase la plus aiguë de la crise sanitaire, mais une fois le pass sanitaire abandonné, les taux de vaccination pour les campagnes de rappel ont chuté. On a un travail considérable à faire en France pour restaurer la confiance dans la vaccination », estime le virologue. D’autant que « l’on sait que les plus touchées par ces émergences sont les populations les plus vulnérables, renchérit le Pr Yazdanpanah. D’où l’importance de trouver comment favoriser auprès de ce public l’acceptation de ces mesures ».

Si au plus dur de la crise sanitaire, les Français ont respecté le confinement, porté le masque et se sont fait vacciner en masse, « pour favoriser dans le temps l’adhésion à ces mesures barrières, il faut qu’elles soient utilisées à bon escient, seulement le temps où elles sont nécessaires, insiste le Pr Lina. Ce qui implique de savoir dire aussi quand elles ne le sont plus ».