Transition écologique : « L’innovation est en avance sur la législation, il faut donc moderniser cette dernière », insiste Bertrand Piccard

Pourquoi choisir entre la protection de l’environnement, le pouvoir d’achat et le développement économique ? Bertrand Piccard a décidé d’allier les trois à travers la campagne « Prêt à voter », initiée par sa fondation, Solar Impulse. Un corpus de plusieurs dizaines de propositions permettant d’accélérer la transition environnementale en France grâce à des solutions déjà existantes. A condition de retoucher une législation souvent en retard. Voilà pourquoi l’explorateur suisse ira, en ce mois de septembre, à la rencontre des parlementaires français pour tenter de les convaincre. Il explique sa démarche auprès de 20 Minutes.

Quel est le principe de votre « Prêt à voter » ?

Depuis cinq ans, j’ai récolté dans le monde, avec ma fondation, plus de 1.450 solutions techniques capables de protéger l’environnement, d’augmenter le pouvoir d’achat et de soutenir le développement économique. Donc, théoriquement, quelque chose qui réconcilie écologie et économie. Ça devrait séduire tout le monde mais elles ne sont, pour la plupart, pas suffisamment adoptées, parfois pas du tout. Pourquoi ? Parce qu’il y a un grand nombre de règlements, de lois, de décrets, qui paralysent leur déploiement au sein des marchés publics, des gouvernements, des consommateurs, des vendeurs.

Nous avons donc décidé de créer le « Prêt à voter », 50 recommandations législatives destinées à favoriser l’implémentation de 50 solutions à forts effets positifs sur l’environnement. L’innovation est en avance sur la législation, il faut donc moderniser la législation.

« Nous avons pris l’habitude de gaspiller l’énergie en utilisant des techniques inefficientes et archaïques »

Nous vivons des crises multiples et imbriquées : la guerre en Ukraine, l’inflation, l’énergie, le climat… Et vous vous adressez à une Assemblée nationale où il n’y a plus de majorité forte. Est-ce le pire moment pour agir ou le meilleur ?

C’est le meilleur, à condition de changer un peu nos paradigmes. La guerre en Ukraine crée par exemple une pénurie d’énergie fossile. Au lieu de combler ce manque par des achats dans d’autres pays, la première réaction doit être : comment peut-on l’économiser en ayant des infrastructures plus efficientes. C’est-à-dire qui ont besoin de moins d’énergie, et pour un résultat meilleur. On a des chauffages qui gaspillent les trois quarts de leur énergie, des maisons mal isolées, des moteurs à combustion dont le rendement maximum d’énergie est de 27 %… Ce n’est pas une crise énergétique spécifiquement liée à la Russie, mais au fait que nous avons pris l’habitude de gaspiller l’énergie en utilisant des techniques inefficientes et archaïques. Il est également fondamental de développer davantage d’énergies indigènes comme l’éolien offshore, le solaire, l’hydroélectrique, la géothermie, le biogaz, autant de choses qu’on ne pousse pas suffisamment.

Et l’Assemblée sans majorité forte ? C’est aussi le bon moment pour proposer des mesures favorables à tous les partis. Cela renforce l’indépendance énergétique, thème cher à l’extrême droite. Cela crée des emplois et développe l’économie, thème fort au centre droit. Cela renforce le pouvoir d’achat, thème fort à gauche. Et forcément, cela renforce l’écologie, thème cher à EELV. Le « Prêt à voter », ce sont des mesures qui comblent les désirs de chaque parti.

Vous dites qu’il « ne faut rejeter personne a priori », et que « l’innovation vient rarement de l’intérieur d’un système ». Le débat sur la transition écologique est-il encore trop cloisonné ?

Pendant très longtemps, le langage écologique a fait peur aux mondes économique, financier et industriel. J’essaie d’amener des arguments capables de convaincre les réfractaires. Pour cela, j’utilise leur langage économique et industriel, des arguments qu’ils sont capables de comprendre. Je leur montre comment l’écologie peut devenir la force motrice de l’économie, comment ils peuvent saisir des débouchés industriels dans la protection de l’environnement, comment l’efficience énergétique permet de diminuer leurs coûts. La définition du réalisme, c’est d’obtenir un résultat au-delà de sa propre idéologie.

« Notre fil rouge, c’est ce qui crée un gros avantage pour l’environnement et l’économie, avec un fort bras de levier »

Parmi les 50 solutions du « Prêt à voter » de nombreuses concernent la mobilité et l’énergie. Ce sont vos deux axes majeurs ?

Concernant les solutions techniques, oui. Certes, il n’y a pas que des solutions techniques : on peut demander de manger moins de viande, cela aurait un très fort impact. Mais il y a déjà des gens qui le disent, et chacun a son cheval de bataille. De notre côté, nous avons pris dans l’énergie, la mobilité, la construction, etc. ce qui crée un gros avantage pour l’environnement et l’économie, avec un fort bras de levier. C’est notre fil rouge.

Prenons l’exemple des lampadaires : l’éclairage public représente jusqu’à 37 % de la facture énergétique d’une commune. Il existe des lampadaires fabriqués en France, équipés de LED, de panneaux solaires et d’une batterie, donc totalement autonomes. Il n’y a aucun frais d’utilisation, c’est 37 % d’économies sur la facture énergétique de la commune. Or, les règles de la commande publique font qu’il n’est pas possible d’acheter plus d’un tout petit pourcentage de produits innovants, car il y a un quota. Nous demandons donc au Parlement de déplafonner cette part réservée à l’innovation quand il s’agit de protéger l’environnement.

L’ensemble de vos solutions sont-elles déjà appliquées ? En France ?

Quelques-unes sont produites à l’étranger, la grande majorité en France. Et ce sont des solutions qui existent, déjà implémentées, mais pas du tout généralisées. Exemple avec le système HIS de Logikko. Il s’agit d’un boîtier à hydrogène à installer sur les voitures à combustion, qui coûte quelques centaines d’euros. On économise 20 % de sa facture de carburant, et ça divise par deux les émissions polluantes. Nous demandons que les automobilistes ayant ce système aient une vignette Crit’air leur permettant de rouler pendant les pics de pollution.

Il ne s’agit pas donc d’encourager de nouveaux règlements, de nouvelles limitations ou interdictions, mais de débloquer la législation pour autoriser, pour favoriser ce qui existe.

Plusieurs propositions concernent l’eau. Une problématique que l’on semble presque « découvrir » en France…

Le monde, occidental en particulier, vit depuis cinquante ans dans une illusion d’abondance. L’eau, l’énergie, la nourriture, les ressources naturelles, les minerais… Plusieurs crises se combinent et nous font prendre conscience qu’on ne peut plus continuer à gaspiller comme on le faisait, nous obligent à enfin devenir efficient. L’exemple parfait est celui de l’eau. Quand on voit à quel point on la gaspille, c’est aberrant. De nombreux systèmes permettent pourtant de la recycler, la purifier, détecter les fuites, la désaliniser, la récolter…

Avez-vous l’espoir d’être écouté par les parlementaires français ?

J’espère être entendu davantage en parlant des solutions que des problèmes, que les gens connaissent. Avec le « Prêt à voter », on dit aux parlementaires : « Par votre spécificité de législateur, vous pouvez favoriser l’implémentation de cette solution ». C’est un message positif, rassembleur, efficace.

La France sera-t-elle le seul pays concerné par le « Prêt à voter » ?

J’ai commencé par la France parce que plusieurs entreprises françaises de publicité m’ont proposé de participer à cette campagne. J’espère que ce sera un grand succès pour que cela puisse être répliqué dans d’autres pays. On me demande déjà la même chose en Belgique, en Allemagne et en Suisse. Mais laissons la France être pionnière !

Vous mettez en garde contre le terme de « décroissance ». Pourquoi ?

Quand on parle de décroissance​, on ne dit pas ce qu’on va décroître, et c’est un grand malentendu. Il faut décroître le gaspillage, l’inefficience, la démesure, la pollution, mais surtout pas l’économie du pays, car c’est elle qui permet de payer la Sécurité sociale, les retraites, la santé, l’éducation. La redistribution de richesses n’est possible que par le développement économique. Or celui-ci ne doit plus être basé sur la quantité de la production, mais sur la qualité de l’efficience.