Transidentités : dans les médias, le discours transphobe se répand sans retenue ni scrupule

Si vous avez allumé votre télévision ou ouvert un journal ces derniers mois, du plateau de Quelle époque de Léa Salamé aux tribunes de Marianne ou du Figaro en passant par l’émission de Karine Le Marchand sur M6, il y a un sujet qui revient inlassablement : celui de la transidentité. Ces derniers mois, et ce depuis la polémique autour d’une affiche du Planning familial montrant un homme enceint, l’existence des personnes trans et leurs droits sont devenus un sujet médiatique comme les autres : sur les plateaux télévisés, à la radio, dans les journaux ou en ligne, la transidentité est abordée sous son angle le plus sensationnaliste, relayant parfois certains arguments dignes de théories du complot, comme celui de l’existence d’un pseudo « lobby trans » financé par des milliardaires.

Cette émergence d’un discours médiatique autour des personnes trans s’est faite par l’intermédiaire des paroles transphobes de personnalités comme la militante Marguerite Stern ou l’influenceuse et créatrice du compte @Tasjoui, Dora Moutot. Cette dernière avait été invitée en octobre dernier par Léa Salamé sur le plateau de Quelle époque face à Marie Cau, première femme trans élue maire en France. De nombreux extraits avaient choqué sur les réseaux sociaux. « Dora Moutot qui passe chez Salamé, cela donne un sentiment assez amer. On voit le travail qu’on arrive à faire, la sensibilisation, on essaye de trouver des alliés, et pour autant, auprès de certains médias, on n’est qu’un sujet de société. Ils ne voient pas les personnes derrière » soupire Agathe, membre du collectif féministe Toutes des Femmes, qui allie femmes trans et cisgenre dans la lutte contre les violences. Psychiatres, féministes radicales anti-trans (ou TERFS, pour Trans Exclusionary Radical Feminists), médecins, militants conservateurs… La parole transphobe explose dans les médias, sans que les personnes concernées ne soient invitées à s’exprimer sur la question.

Le discours transphobe dans les médias ne date pas d’hier

Pour Karine Espiniera, sociologue des médias, « la question trans est abordée différemment depuis quarante ans, souvent dans la maladresse et la méconnaissance du sujet ». Elle voit une évolution significative à la fin des années 2000, au moment où les associations LGBTQ + ou de personnes trans se professionnalisent, notamment dans le domaine de la santé ou la revendication de droits comme la facilitation de changement d’état civil pour les personnes qui transitionnent : « les médias ont commencé à prendre la mesure des revendications, le vocabulaire et les questions ont évolué ». Mais depuis trois ans, la montée de discours conservateurs et réactionnaires au Royaume-Uni et aux Etats-Unis se fait sentir aussi dans l’Hexagone. « La peur des transitions, le focus sur les détransitions, les lois anti-avortement aux Etats-Unis… On pense beaucoup à ce qui s’est passé autour du Planning Familial, mais ce n’est pas nouveau. Il y a de nombreuses paniques morales anglo-saxonnes qui arrivent en France aussi » explique Rita, qui fait partie d’XY Média, qui a pour but de diffuser la voix des personnes trans, par elles-mêmes et pour elles-mêmes. « Les personnes trans sont un groupe social vulnérable, dont la médiatisation est très récente : les conservateurs se sont le plus nourris à ce moment-là » ajoute-t-elle.

Si les discours transphobes dans les médias ne sont pas nouveaux, ses figures de proue, comme Dora Moutot, ne sont pas nouvelles. « Marguerite Stern ou Dora Moutot, cela fait trois ans qu’elles tiennent les mêmes discours » insiste Agathe de Toutes des Femmes. Elle évoque notamment les polémiques en 2020 autour du documentaire « Petite Fille » de Sébastien Lifshitz, dont les extraits ont été récupérés par l’extrême droite en ligne ; ou encore l’Observatoire de la Petite Sirène, lobby franco-belge qui veut interdite toute transition médicale aux mineurs. « Tout ce discours s’inscrit après ceux de la Manif pour Tous et des anti- « théories du genre » à l’école. C’est l’un des multiples avatars de cette galaxie réactionnaire qui se renouvelle et qui trouve de nouveaux angles d’attaque pour faire avancer leurs idées » ajoute la militante de Toutes des Femmes. D’autant que comme l’explique Karine Espiniera, « les personnes qui portent ces messages ont accès à beaucoup de médias qui leur offrent des tribunes sans prendre la mesure de ce qui a été dit ». On pense notamment à la tribune de Marguerite Stern et Dora Moutot, publiée dans Marianne le 22 août dernier, interpellant Elisabeth Borne : « Féministes, nous nous inquiétons de ce que devient le Planning Familial » pouvait-on y lire.

La multiplication des productions transphobes portée par des arguments et un vocabulaire réactionnaire

Au-delà des tribunes et des plateaux, la transphobie se déploie sur les réseaux sociaux, à travers notamment la multiplication de « documentaires indépendants », la plupart utilisant l’image de personnes trans sans leur consentement et surfant sur certaines théories du complot promues par l’extrême droite : on pense notamment à « Mauvais genre – une épidémie mondiale » sur Dragon Bleu TV, réalisé par Sophie Robert, ou encore « Trans : la confusion des genres » de la youtubeuse Amélie Menu, diffusé sur le nouveau média proche de la Russie Omerta. Certains experts des transidentités, dont Karine Espiniera, ont d’ailleurs expliqué s’être fait piéger par Amélie Menu, comme l’explique Arrêt sur Images. « Ce sont des personnes qui se focalisent sur nos vies et qui sont incapables d’entendre quoi que ce soit. Ce sont les mêmes mécanismes complotistes où elles pensent détenir la vérité et qui s’inventent une vision du monde » explique Agathe de Toutes des Femmes. Selon elle, « cette production de documentaires n’existerait pas s’il n’y avait pas d’autres réseaux pour soutenir ça : tous les journaux qui publient ces tribunes donnent des moyens et de la visibilité sur ces sujets-là ». De Marianne au Figaro Vox en passant par Valeurs Actuelles, la parole transphobe est décomplexée.

Parmi les arguments mobilisés par les mouvements anti-trans, on retrouve l’idée du « grand remplacement à la sauce transphobe, avec la peur que les femmes soient effacées » cite Agathe. C’est notamment celui mobilisé par Dora Moutot et Marguerite Stern, qui visent à exclure les femmes trans des mouvements féministes, évoquant une vision essentialiste et biologisante. Mais surtout, l’argument qui revient inlassablement, c’est celui de la protection de l’enfance, comme pendant la période de la Manif pour Tous ou de l’ABCD de l’égalité porté par Najat Vallaud-Belkacem sous le quinquennat de François Hollande. « Les arguments autour des enfants sont faciles à utiliser pour la désinformation, et ont été l’entrée pour créer une panique morale. Sur la question des bloqueurs de puberté par exemple, de fausses informations ont été diffusées, sans vérification » énumère Karine Espiniera. Des extraits du documentaire « Petite Fille » de Sébastien Lifshitz ont ainsi été sortis de leur contexte et utilisés pour prouver une mutilation des enfants via les transitions de genre, et ce dès l’enfance. Karine Espiniera dénonce aussi l’utilisation de tout un vocabulaire issu des sphères réactionnaires, comme les expressions de « lobby trans » ou de « transactivisme ». « Tout ce vocabulaire est dramatique, il n’est pas questionné. On parle de « lobby trans » ou de « dysphorie rapide », mais quelles sont les sources ? » ajoute-t-elle. D’autant qu’en faisant leur chemin dans l’espace médiatique, ces idées mettent les personnes en danger hors du petit écran.

Une « incompréhension des vies trans » qui tue

Mais alors, pourquoi les médias n’invitent pas plus de personnes trans pour parler des questions qui les concernent ? Pour Rita, d’XY Média, il a plusieurs raisons : « déjà, une question de classe : quand vous êtes trans, c’est parfois plus compliqué de prendre la parole. De plus, il y a un aspect très sexualisant et une curiosité malsaine envers les personnes trans. Enfin, tout simplement, il y a la transphobie qui déshumanise les personnes concernées, comme si les personnes trans étaient des entités séparées, dont l’existence serait en débat ». Pour Karine Espiniera, il y aurait une crainte de la part des médias de la parole des concernés. « Elle serait moins crédible que celle de quelqu’un d’extérieur. On dépasse les questions médicales ou juridiques : quand on parle de questions politiques, on a l’impression que la parole des concernés est forcément militante » développe-t-elle. Mais surtout, « on ne nous invite pas » ajoute la sociologue des médias, ou alors l’invitation se fait en opposition à des personnes ouvertement transphobes. « Il y a une réelle incompréhension des vies trans » ajoute Agathe de Toutes des Femmes. Pourtant, de nombreuses associations comme l’Association des Journalistes LGBTI (AJL) alertent depuis plusieurs années sur ce traitement médiatique, prodiguant même des ressources pour informer sans discriminer.

D’autant que ces paroles transphobes relayées dans les médias a des conséquences réelles sur la vie des personnes concernées. « À titre personnel, à force qu’on nous décrive comme une forme de menace constante, ça joue beaucoup sur l’anxiété. Il y a toute une gamme d’actes transphobes, de la gêne jusqu’à la violence verbale ou physique. Cela nous amène à nous bloquer dans ce qu’on aurait le droit d’avoir et d’attendre de la vie » témoigne Agathe. Mais ces propos peuvent aussi jouer un rôle majeur dans l’accompagnement des plus jeunes personnes trans par leurs familles. « Cela affole les parents, ça tape sur l’estime soi, ça empêche un bon accompagnement des enfants » rappelle Karine Espiniera. La communauté trans, plus précaire et isolée, est alors davantage exposée au risque de suicide. « Ces propos sont dangereux et risquent de conduire à ça sur le moyen terme » alerte la sociologue des médias.

Le 20 novembre dernier, comme chaque année, la « Journée du Souvenir Trans » commémorait les victimes de la transphobie : selon le rapport du Trans Murder Monitoring, entre octobre 2021 et octobre 2022, au moins 327 personnes trans ont été tuées dans le monde, chiffre sûrement sous-estimé. Ces commémorations ont eu lieu le lendemain de la fusillade de Colorado Springs, qui a emporté cinq personnes et blessé une dizaine d’autres. Parmi les victimes, une femme trans, Kelly Loving ; et un homme trans de 28 ans, Daniel Aston. À l’heure où les propos transphobes sont légion sur nos écrans ou sur les réseaux sociaux, les personnes trans meurent des LGBTphobies et de la transphobie. Et cette information est rarement abordée au journal télévisé.