Transidentité et féminisme, une relation « parsemée d’incompréhensions et d’envie de comprendre »

Le rapport entre les tweets de J-K Rowling, les stories de Marguerite Stern et les sketchs de Dave Chappelle ? Des propos  transphobes qui viennent remettre un vieux débat sur le devant de la scène : la place des personnes trans dans notre société. Le sujet ne date pas d’hier et ce n’est pas la première fois – loin de là – qu’une minorité subit le courroux de la masse populaire. D’autant que depuis le mois le début du mois d’août, le Planning familial a relancé la machine à tweets après avoir utilisé l’image d’un homme transgenre enceint dans une campagne de communication ainsi que le slogan, « Au Planning, les hommes aussi peuvent être enceints ».

Depuis, a ressurgi le débat sur la légitimité qu’ont les personnes trans à prendre part au combat féministe. Une légitimité contestée par une partie des militantes féminisistes. La lutte contre le patriarcat, l’abolition des mécanismes de dominations ou encore le droit à disposer de son propre corps, semblent être des objectifs communs aux unes et aux autres, non ? Mais alors qu’est-ce qui coince ?

Entre « incompréhensions et envie de comprendre »

Selon Emmanuel Beaubatie, sociologue, chargé de recherche au CNRS qui mène des travaux sur le genre et la sexualité, il est important de rappeler que ces débats ne sont pas nouveaux : « Ils sont anciens, mais récurrents. Ils reviennent régulièrement sous différentes formes. » Pour en saisir les contours actuels, il faut carrément remonter aux années 1970, époque de la sortie du livre de Janice Raymonde, professeure en études féministes américaine. « Dans The Transsexual Empire, Janice Raymond dépeint les femmes trans comme des hommes infiltrant les milieux féministes afin de les faire disparaître », rappelle le sociologue à 20 Minutes.

Même analyse sociohistorique du côté de Karine Espineira, sociologue des médias. « La transitude, soit le fait d’être trans, a été perçue comme une marginalité dans les années 1960, a glissé en question de société à la fin des années 1970 et est devenue un mouvement social dans les années 2000 ». Pour celle qui est la coauteur avec  Maud-Yeuse Thomas de l’ouvrage Transidentités et transitudes, l’histoire entre les personnes trans et une partie des féministes est depuis des décennies « parsemée à la fois d’incompréhensions et d’envie de comprendre ».

Un débat à trois têtes

Et pas évident de tout comprendre. En effet, Emmanuel Beaubatie estime qu’il y a trois débats… au cœur du débat sur la place des personnes trans dans les milieux féministes. En premier lieu, il s’agit d’évoquer la question de la biologie : « certaines féministes, dites « essentialistes », considèrent que c’est la biologie seule qui détermine l’appartenance au groupe des femmes. » Ce courant féministe distingue notamment les « femmes » des « femelles ». « Seules les femmes, c’est-à-dire les femelles adultes humaines, peuvent être enceintes », avançaient ainsi ces militantes dans une tribune pubiée fin août sur le site de Marianne. Une approche que le sociologue juge « profondément paradoxale ». En effet, selon Emmanuel Beaubatie, l’histoire des luttes féministes a longtemps été, justement, celle de l’affranchissement aux assignations à la biologie.

Dans un second temps, on retrouve la question de la « socialisation ». Il est ici fait référence à la façon dont les personnes trans ont été éduquées avant leur transition. « Parce qu’elles ont été initialement socialisées comme des garçons, les femmes trans sont parfois, pour cette raison, considérées comme étant toujours des hommes par certaines féministes, explique Emmanuel Beaubatie. Mais on peut aussi avoir le raisonnement inverse : les personnes trans, ont été des femmes ou en sont devenues. »

Troisième volet du débat : « les féministes anti-trans se revendiquent souvent « universalistes », c’est-à-dire qu’elles considèrent que les combats féministes sont ou devraient être les mêmes pour toutes les femmes », détaille le sociologue. Un combat ultime, unique et universel qui tendrait donc à exclure de fait les femmes qui ne se reconnaissent pas dans cette vision globale du féminisme. Revoici donc finalement (et malheureusement) la classique dynamique de pouvoir, de domination et d’exclusion que l’on retrouve de façon assez courante dans les fonctionnements de groupes.

Un contexte propice ?

Polémique du Planning familial, manifestations féministes qui tournent à la violence, avénement du néologisme « Terf » (comprenez en anglais « trans-exclusionary radical feminist » soit « féministes radicales excluant les trans »), etc. Depuis quelques mois, le ton est monté d’un cran entre les deux « camps ». Au-delà de l’affiche du Planning Famial, c’est, selon Karine Espineira et si l’on en croit Marguerite Stern, un collage qui aurait remis le débat sur le devant de la scène. Le texte ? « Des sisters pas des cisterfs ». La dite initiatrice de ces collages contre les féminicides ex- Femen, Marguerite Stern, est devenue l’un des symboles de la scission entre les personnes trans et une partie des féministes. Elle est d’ailleurs la coauteur, avec Dora Moutot (créatrice du compte Instagram @tasjoui), de cette  tribune à charge contre les militantes trans qu’elles nomment les « transactivistes ».

Emmanuel Beaubatie estime qu’il n’y a pas eu un élément déclencheur à proprement parler, mais plutôt que le contexte sociopolitique est délétère : « On note une forte extrême-droitisation de l’échiquier politique qui s’accompagne d’une profusion de violences décomplexées envers les luttes collectives des minorités. ». On a ainsi vu l’apparition de nouveaux termes ou de nouveaux concepts, parmis lesquels « l’idéologie du genre », le  « wokisme » ou encore l’« l’islamogauchisme ». Ces discours, selon l’expert, « offrent un terreau favorable à la résurgence de propos violents envers les personnes trans ».

Un ennemi commun

Mais, alors, une convergence des luttes est-elle possible ? Sur ce sujet nos deux experts sont unanimes. « La convergence existe depuis longtemps, sans qu’on en fasse publicité. Notre exemple n’est pas esseulé. Nous avons de nombreuses camarades que nous soutenons et qui nous soutiennent », affirme Karine Espineira. Loin d’être un horizon voire une utopie « dans la plupart des espaces féministes, la convergence des luttes entre personnes trans et femmes cisgenres – c’est-à-dire non-trans – est déjà à l’œuvre », abonde Emmanuel Beaubatie.

Et la raison est tout simple, l’existence d’un ennemi commun : le patriarcat. « Trans et féministes sont en capacité de penser leur condition et d’avoir identifié le patriarcat comme responsable de nombreuses de leurs oppressions », confie Karine Espineira. Et d’Emmanuel Beaubatie de conclure : « C’est bien le patriarcat qui, parce qu’il différencie et hiérarchise les hommes et les femmes, rend les transitions de genre si impensables et condamnables aux yeux de beaucoup. »