Tout dénivelé devient un atout majeur : le trail, argument touristique
Fin février, le North Face Transgrancanaria accueille 4.600 coureurs, premier ultra-trail de l’année. Selon l’International Trail Running Association (ITRA), vingt millions de personnes pratiquent le trail dans le monde, un chiffre en croissance de 12 % chaque année.
De notre envoyé spécial au North Face Transgrancanaria Trail,
A Grande Canarie, la présence des touristes allemands est si forte que dans les hôtels, les informations essentielles sont affichées en deux langues : celle de Cervantès et celle de Goethe. Cependant, à la fin du mois de février, un troisième langage émerge sur cette île au milieu de l’océan. « Strava », « pace », « fartlek », « personal record »… L’île reçoit le North Face Transgrancanaria, le premier ultra-trail de l’année, avec 4.600 coureurs attendus. Cela chamboule la tranquillité des Allemands venus profiter du soleil.
Au niveau mondial, vingt millions de personnes pratiquent cette discipline, un chiffre qui augmente de 12 % chaque année, selon l’International Trail Running Association (ITRA). Pour Armelle Solelhac, PDG de SWiTCH, une agence de prospective et de stratégie spécialisée dans le tourisme, « le trail est devenu un secteur touristique à part entière. Il génère chaque année de plus en plus de voyageurs et de revenus ». Par exemple, à La Réunion, connue pour son ultra-trail de la Diagonale des fous, « le trail est le secteur qui stimule le plus la croissance touristique ».
Un tourisme rempli « de valeurs positives »
L’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), autre événement marquant, attire chaque année 10.000 coureurs et dix fois plus de spectateurs. Les îles Canaries, toujours à la recherche de nouveaux flux touristiques — le tourisme représentant 36 % du PIB de l’archipel — organisent 25 compétitions de trail chaque année.
Cette tendance est bénéfique pour l’image des lieux : « Pour une région, le tourisme du trail met en avant les paysages, la nature, le sport… Des valeurs positives, reconnues socialement », explique Olivier Bessy, sociologue du sport à l’université de Pau et auteur de Courir de 1968 à nos jours (Edition Cairn, 2022) et 20 Ans d’UTMB. De la construction du mythe à l’incarnation d’un avatar de l’hypermodernité (2024).
Une bourse bien remplie
Cependant, la réalité est parfois éloignée du mythe : « La plupart des grands événements sont devenus très codifiés, technologisés… Ce sont de grosses machines ultra-pointues, loin de l’image de nature sauvage et verte qu’ils projettent », souligne le sociologue. Néanmoins, le récit proposé est souvent plus attractif que celui de groupes d’Allemands avachis sur leurs transats, comme cela se voit à Maspalomas, qui est à la fois une station balnéaire et le camp de base des coureurs.
Un autre point fort du touriste traileur est son pouvoir d’achat. « Ce sont pour la plupart des CSP + qui dépensent beaucoup en matériel, mais également qui recherchent tout le confort avant et après leur épreuve », note Armelle Solelhac. D’autant plus que ces coureurs arrivent souvent en groupe, « pour l’assistance lors des ravitaillements et le soutien. Il y a la famille, l’entraîneur, voire pour les stars, les fans et les spectateurs ».
« Ça fait plaisir de voir autre chose que des sexagénaires »
Rosa, vendeuse dans un supermarché de Maspalomas, atteste de l’enthousiasme commerciaux. « Les boissons protéinées et autres barres de céréales se vendent particulièrement bien cette semaine. Nous avons dû refaire des stocks. Et puis, ça fait plaisir de voir d’autres clients que des sexagénaires », se réjouit-elle.
Pour certaines régions moins touristiques, le trail représente ainsi un important levier économique, appuie Olivier Bessy, en mentionnant la course des Templiers dans les Causses, « un territoire ayant connu un long déclin industriel », ou Le Tor des géants qui traverse plusieurs villages isolés en Italie.
« Le trail ne bénéficie pas uniquement aux grandes manifestations comme l’UTMB, souligne Armelle Solelhac. Face à l’engorgement des plus prestigieuses courses ou à leur perte de « naturel », les traileurs se tournent vers d’autres territoires en arrière-pays, que ce soit pour leur propre compétition ou pour s’entraîner. Les camps d’entraînement, qui proposent notamment des week-ends intensifs, se multiplient. »
Le dénivelé, nouvel argument touristique phare
Alors que la Transgrancanaria entraîne un pic de fréquentation des runners sur l’île, « des étrangers qui viennent uniquement pour courir, nous en voyons toute l’année », confirme Rosa. Cela s’explique facilement : le climat est agréable, la plage est toujours proche, et même les plus aficionados du dénivelé trouvent leur bonheur. Alors que quelques coureurs s’entraînent sur le bord de mer, nous rencontrons Christophe, qui s’entraîne ici pour le marathon du Mont-Blanc (avec 2.520 mètres de dénivelé en prime) prévu dans quelques mois.
« Je profite du trail pour découvrir des destinations que je n’envisageais pas. Les Canaries, je pensais que ce n’était pas pour moi. Trop touristiques, trop bondées, trop artificielles… Et finalement, c’est l’endroit parfait pour s’entraîner en hiver », indique-t-il avant de reprendre son easy run. Avec le succès croissant de cette discipline, « n’importe quelle zone avec du dénivelé peut devenir une destination touristique incontournable », confirme Armelle Solelhac. En 2023, la France a compté ainsi 4.268 trails organisés, dépassant les « courses sur route », qui s’élevaient à 3.932.
La quête de sens et la tentative de mue
Cependant, comme toute passion qui se développe, le trail n’échappe pas à la rançon du succès. Le mouvement est traversé par une crise de sens, où des acteurs majeurs se posent des questions concernant cette industrialisation massive d’une pratique qui était encore relativement anonyme il y a deux décennies. Même Kilian Jornet, le plus grand de la discipline, a exprimé ses doutes après avoir rencontré plus de caméras que de vaches lors de ses courses en montagne.
Des mesures ont déjà été mises en place. Le nombre de participants est limité, avec parfois des tirages au sort pour gérer le flux des prétendants, et certains lieux commencent à être délaissés entre les éditions pour les « préserver ». Après cette période de croissance, le trail s’efforce de se transformer. « Il est probable que la discipline cherche à accueillir ses participants de manière plus qualitative, mais en nombre restreint, tout en se tournant vers des courses de plus en plus locales », espère Olivier Bessy.
Le touriste traileur, un salut ou un fardeau ?
Quoi qu’il en soit, 40 % des participants de la Transgrancanaria ne sont pas espagnols. Cela représente une opportunité économique pour l’île, mais soulève des questions écologiques, sans oublier la problématique du surtourisme, dans un pays déjà à la limite de la saturation touristique. Certains Espagnols voient cependant le touriste traileur comme une bénédiction. « Il est riche, donc il en faut moins pour remplir les caisses, plutôt respectueux de l’environnement, et il passe plus de temps dans la nature que dans les zones touristiques », se réjouit Rafaël, à Las Canteras, d’où part la course Classic – 160 kilomètres pour traverser l’île.
A l’opposé, Marta, qui espérait simplement prendre un verre tranquille en terrasse avec ses amis, rétorque : « L’Espagne a suffisamment de visiteurs sans devoir subir la nouvelle passion du moment. » Elle assure qu’entre un Allemand appliquant de la crème solaire sur ses plages et un Français partant à minuit courir sur ses montagnes, elle ne voit pas de grande différence.
Une heure avant le départ, le gérant de la pizzeria face à la ligne de départ tranche dans le vif. Pour lui, le trail est une véritable opportunité. « Des gens qui, à 22h30, viennent vous commander deux pizzas par personne pour se remplir le ventre avant la course, je n’en croise pas beaucoup. Cela reste une petite chance une fois dans l’année. » Ce « miracle » devrait s’amplifier au fur et à mesure du succès du trail. Mais attention, comme pour les Allemands sur la plage toute la journée, il est crucial de rester vigilant face à la chaleur.

