Tour de France 2019: «Il a tout sacrifié»… Aux origines du phénomène Bernal, un môme sur un VTT jaune trop lourd pour lui

Egan Bernal, mi Marquinhos, mi Di Maria. — Anne-Christine POUJOULAT / AFP

  • En moins de deux ans, et sans être passé par la case « Espoirs », le Colombien Egan Bernal s’est fait une place dans le gratin du cyclisme mondial.
  • Co-leader de la team Ineos avec Geraint Thomas, Bernal s’affirme comme l’un des grands favoris à la victoire finale.
  • Pourtant, le coureur est encore inconnu du grand public. Il est donc temps de remonter aux origines du phénomène de Zipaquira.

Comme chaque année avant le début du Tour de France, on a essayé de vous vendre l’espoir de voir un Français remporter la grande boucle (d’ailleurs, le papier de l’an prochain « Est-ce ENFIN la bonne année pour Bardet et Pinot ? » est déjà dans les cartons, rassurez-vous). Et comme chaque année, on va se planter en beauté. Non, si on veut vraiment chercher un favori qui soit un peu sexy, pour succéder à Geraint Thomas lors de cette 106e édition du Tour de France, il faut lorgner du côté de la jeunesse colombienne.

A 22 ans, Egan Bernal a la faveur des pronostics et tout le monde s’accorde à dire qu’on a certainement devant nous une future machine à empiler les maillots jaunes et les bouteilles de champ’ sur les Champs Elysées. Alors, quitte à en prendre pour dix piges, autant s’habituer tout de suite à cette frimousse, produit d’un croisement génétique entre Marquinhos et Angel Di Maria.

Bernal-Mazuera, la rencontre qui change tout

Remontons aux racines du phénomène. Pour Bernal, c’est dans les montagnes de Zipaquira, la « ville du sel » située à une quarantaine de kilomètres de Bogota, qu’il faut zieuter. Armé de son VTT jaune lourd comme un âne mort, le gamin donne ses premiers coups de pédale avec ses potes, loin du bitume qu’il avale désormais au quotidien, avant que l’ancien cycliste colombien Fabio Rodriguez ne le prenne sous son aile. Très vite, il ne fait aucun doute qu’Egan – le « feu », en grec – a des capacités hors du commun. Mais comme pour beaucoup de jeunes garçons en Colombie, si le talent est là, l’argent, lui, fait défaut. C’est là que Pablo Mazuera, celui qui deviendra son mentor, entre en scène.

Egan Bernal a commencé sa carrière sur un VTT. Egan Bernal a commencé sa carrière sur un VTT. – Pablo Mazuera

« Je me suis rendu compte que la plupart des jeunes coureurs colombiens sont issus de familles pauvres, voire très pauvres, et comme de mon côté, j’ai la chance de venir d’une famille aisée et que j’ai réussi dans la vie [il dirige une boîte de production vidéo], j’ai souhaité investir dans le cyclisme. Le but était de leur offrir les moyens nécessaires pour travailler dans de bonnes conditions. » Il demande alors à un ami de lui monter une petite équipe de moutain bike, composée des meilleurs jeunes talents du coin. « Je leur ai payé des tenues, je finançais leurs inscriptions aux courses, je les emmenai chaque semaine pour courir. On n’avait pas de sponsors à l’époque, du coup je mettais moi-même la main à la poche et on faisait avec les moyens du bord », se souvient Mazuera.

Un adulte dans le corps d’un gamin

Nous sommes alors en 2010, Egan Bernal a treize ans. « Il parlait très peu, il était très introverti, sourit son entraîneur de l’époque. Mais en revanche on voyait que c’était déjà un garçon très sérieux, très discipliné, presque adulte dans sa manière de penser les choses et d’aborder ses rêves. Il était incroyablement mature comparé aux autres jeunes de son âge. Ce n’était qu’un enfant, mais quand il s’agissait de vélo, il était d‘un professionnalisme fou. »

Il poursuit : « Trouver quelqu’un du caractère d’Egan, avec la même volonté, la même force de travail, c’est très compliqué. D’autant qu’à cet âge-là, avec toutes les distractions de l’adolescence, les hormones, les sorties, les filles, c’est dur de rester sérieux. Egan, lui, n’a jamais été tenté par ça, il a tout sacrifié pour le vélo. »

Egan Bernal en compagnie de Pablo Mazuera. Egan Bernal en compagnie de Pablo Mazuera. – Pablo Mazuera

Mais tout aurait pu s’arrêter avant même d’avoir commencé. La « faute » à un papa qui craint que son fils ne tombe de haut, dans un milieu professionnel où seuls les tout meilleurs ont leurs chances. Et il sait de quoi il parle. « German [son père] avait essayé de devenir cycliste professionnel mais il n’y est jamais parvenu, raconte Mazuera. Du coup, il savait que c’était un milieu très dur, dans lequel il fallait énormément souffrir pour arriver au sommet et il ne voulait pas que son fils vive les mêmes galères que lui et qu’il connaisse les mêmes déceptions. »

Le fils finit tout de même par obtenir gain de cause, à la force des mollets, comme il l’a raconté dans Le Monde : « A un moment, j’ai dit « basta, désormais, je dois montrer à mon père ce que je vaux ». On est allés ensemble faire un col de 9 km et je me suis mis à bloc dès le bas. Je l’ai lâché. Il a vu que j’avais la grinta. J’avais 12 ans. »

Le journalisme, plan B du jeune Bernal

Quand ce n’est pas le papa qui met le holà, le fiston prend la relève. En 2013, en effet, Bernal est sur le point de tout plaquer. « Egan a toujours perçu le vélo comme un moyen de subvenir aux besoins de sa famille », confie Mazuera. Dès lors, quand il comprend qu’il sera difficile de se faire une place parmi les meilleurs et de vivre décemment de ce métier, il décide de tout plaquer, direction l’université. « J’étais alors convaincu que les études restaient la meilleure voie pour réussir », a-t-il justement déclaré récemment à nos confrères du Monde. A Pablo Mazuera, le sale boulot.

Je lui ai conseillé de ne pas abandonner car il avait un grand avenir dans la discipline. C’était sa vocation. Ce n’était pas simple de lui donner ce conseil car je voyais qu’il s’éclatait dans ses études, il faisait de la photo, de la vidéo, il faisait plein de choses qu’il aimait. Mais, à un moment donné, j’ai compris que s’il voulait faire les efforts nécessaires à l’entraînement pour réussir dans le cyclisme, il fallait prendre une décision. »

Et ce n’est pas l’heure et demie quotidienne (aller-retour) qu’il fait à vélo pour se rendre en cours qui suffiront à faire de lui la terreur du Tour de France.

« Mon entraîneur n’a jamais cru que je renoncerais au cyclisme. Il a mis mon vélo dans un coin en attendant que je vienne le récupérer. Il m’a persuadé : « Attends un an de plus, il y a les Jeux olympiques de la jeunesse, le championnat du monde. Si tu vois que tu n’es pas fait pour ça, je t’aiderai à payer l’université. » J’ai dit « OK, je continue encore un an. » Et voilà. »

C’est justement lors des championnats du monde dont parlait son coach que le déclic se fait. Mazuera rembobine : « Ce jour-là, on avait tout pris avec nous, le résumé de sa carrière, ses médailles, afin de se présenter aux équipes professionnelles pour voir si son profil pouvait les intéresser. Personne n’a voulu de lui… Ça nous a démotivés et c’est là qu’on a définitivement décidé de passer au cyclisme sur route. C’était une évidence qu’il finisse par faire ce choix un jour ou l’autre, de toute façon. »

coleader du Tour 2019

La suite ? Une ascension express et une signature chez les pros à 19 ans alors même qu’il n’avait jamais couru sur route chez les juniors. Enfin si, une fois. « On l’a engagé dans une course junior, Il Piccolo, et il a gagné en solitaire en attaquant dans une bosse. On lui a fait signer un premier contrat pro de quatre ans le soir même », dira plus tard dans L’Equipe Gianni Savio, le boss de l’équipe italienne Androni-Giocatolli. Mais le talent du Colombien est trop éclatant pour rester à l’ombre du World Tour. Flairant le joyau, c’est finalement feu la Sky qui rafle la mise, pour le plus grand bonheur de Nicolas Portal, le directeur sportif d’ Ineos : « On ne connaît pas ses limites, simplement il sait tout faire de manière naturelle. On doit même souvent le freiner ».

Pour son premier Tour de France, Bernal bluffe tout le monde en terminant 15e du général malgré un rôle de lieutenant de Chris Froome et de Geraint Thomas. Cette année, le premier est au tapis et le second se remet d’une grosse chute lors du Tour de Suisse (remporté par Bernal, au passage). Voilà donc le vainqueur de Paris-Nice propulsé au rang de coleader de la meilleure équipe du monde. Avec les ambitions qui vont avec, si l’on en croit Pablo Mazuera : « Il me disait récemment qu’il est au top de sa forme pour aborder un tel événement. Il veut gagner et il sait qu’il peut le faire ». « Dans quelques années, il sera sur le podium final d’un Grand Tour », avait prédit Gianni Savio à la RTBF, en avril 2018. Pas sûr qu’il faille attendre autant.

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