Tariq Ramadan : « Prédateur » sexuel ou victime d’un piège ?
Tariq Ramadan comparaît devant la cour criminelle départementale de Paris à partir de lundi et encourt vingt ans d’emprisonnement. Le procès doit se dérouler durant un mois à huis clos, à la demande de Christelle, l’une des trois plaignantes.
Tariq Ramadan a-t-il violé trois femmes entre 2009 et 2016 ? Ou est-il tombé dans un piège tendu soit par un célèbre paparazzi, soit par un polémiste d’extrême droite connu pour ses théories du complot, comme il l’affirme ? Cette question devra être tranchée à partir de lundi par les magistrats de la cour criminelle départementale de Paris, où comparaît l’islamologue suisse. Âgé de 63 ans, il risquerait vingt ans de réclusion.
Le procès se déroulera sur un mois à huis clos, suite à la demande de Christelle*, l’une des trois plaignantes. « Notre cliente était attachée à la publicité des débats. Mais elle a été contrainte de demander un huis clos pour protéger son identité. Les parties civiles dans ce dossier ont fait l’objet d’un acharnement, il y a eu des menaces, du harcèlement », explique à 20 Minutes Me Laura Ben Kemoun, qui représente Christelle avec Me Laure Heinich. De son côté, la défense de Tariq Ramadan exprime sa déception. « On aurait souhaité que la presse soit témoin de ce qui est déjà un déni de justice. On comprend mal cette demande après des années de lynchage de Tariq Ramadan dans les médias, y compris de la part des trois plaignantes », déclare Me Sarah May Vogelhut, qui défend le prédicateur aux côtés de Mes Marie Burguburu, Nabila Asmane et Ouadie Elhamamouchi.
La défense espère toujours un renvoi « pour raison médicale » du procès qui se tient en pleine période de ramadan. Musulman pratiquant, Tariq Ramadan, qui observe le jeûne, « souffre de sclérose en plaques » et son état de santé s’est dégradé « avec le stress » généré par ce rendez-vous judiciaire, ajoute Me Vogelhut.
L’affaire a commencé le 20 octobre 2017 lorsque Henda el Ayari, une ex-salafiste devenue militante laïque, dépose plainte pour un viol qu’elle affirme avoir subi en mars 2012. Aujourd’hui âgée de 49 ans, elle explique aux policiers avoir contacté Tariq Ramadan sur Facebook en 2011 pour poser des questions religieuses à cette figure controversée de l’islam européen. Les échanges deviennent progressivement plus intimes. L’intellectuel suisse lui fait part de son goût pour les relations dominant-dominée. En mai 2012, lors d’un passage à Paris pour une conférence, il invite Henda à monter dans sa chambre d’hôtel, dans le 11e arrondissement.
Cependant, le rendez-vous qu’elle envisageait comme romantique tourne au drame. Des gifles, des insultes, des morsures, des étranglements… Selon son récit, Tariq Ramadan se déchaîne pendant qu’ils ont des relations sexuelles. Elle le supplie d’arrêter car elle souffre, en vain. Le lendemain, il la presse d’aller prendre une douche et lui remet 50 euros pour qu’elle puisse rentrer chez elle. Malgré cet épisode traumatisant, elle reste en contact avec lui, le menaçant de déposer plainte, tandis qu’il la menace de divulguer des photos compromettantes. Leur échange cesse finalement en 2015. Henda el Ayari relate qu’elle n’a trouvé le courage de parler de ces faits que plusieurs années plus tard, d’abord dans un livre autobiographique, où elle désigne Tariq Ramadan sous le nom de Zoubeyr, puis publiquement en 2017 lors du mouvement #BalanceTonPorc.
Ce procès, qui survient quatorze ans après les faits dénoncés, « c’est le courage d’une femme violée avec violence qui a osé porter plainte la première contre un homme puissant », affirme à 20 Minutes l’avocat d’Henda el Ayari, Me David-Olivier Kaminski.
Par la suite, Henda el Ayari entre en contact avec Christelle, une autre femme affirmant avoir été violée par Tariq Ramadan. Alain Soral, un essayiste négationniste, lui aurait transmis ses coordonnées, selon ce qu’elle a déclaré aux juges d’instruction. Ce dernier aurait également exprimé son désir de piéger Tariq Ramadan en filmant à son insu ses rapports sexuels, une proposition qu’elle dit avoir refusée. Henda el Ayari a aussi mentionné avoir été en contact avec le paparazzi Jean-Claude Elfassi, qui lui aurait proposé de raconter son histoire à une chaîne de télévision saoudienne en échange d’une somme d’argent importante, une offre qu’elle a également déclinée.
Les témoignages des deux autres plaignantes présentent des ressemblances troublantes avec ceux d’Henda el Ayari. Musulmanes pratiquantes, elles expliquent avoir contacté Tariq Ramadan via Facebook et avoir échangé des messages de plus en plus intimes. Il leur donne l’impression d’être spéciales pour lui, et elles lui envoient des photos suggestives. Lors d’une conférence qu’il donne dans leur ville, il les invite à son hôtel. « C’était comme baiser avec Dieu », raconte Christelle aux experts qui l’ont examinée.
Mais elles sont toutes surprises par la relation sexuelle violente et humiliante qu’il impose, choquées par ses pratiques scatologiques. « Je n’ai pas senti ce jour-là que je pouvais dire non », dira l’une des plaignantes. « J’étais là telle une proie, et lui le prédateur. » Les échanges de messages continueront quelque temps après les faits, avant qu’elles ne décident de couper les ponts.
Tariq Ramadan conteste fermement ces accusations. Il a d’abord nié avoir rencontré les plaignantes, afin de « protéger » sa famille. Puis, à la mi-2018, il a reconnu avoir eu des relations intimes avec elles. Devant les experts, il affirme n’avoir jamais commis de violence sur une femme. Il évoque « des rapports de dominants-dominés, dans une complicité fougueuse, jamais sadomasochiste », et déclare comprendre que quand une femme « dit non, c’est non ».
Pour lui, les plaignantes n’ont participé qu’à un piège tendu par ses « ennemis » cherchant à le « détruire ». « On sait qu’on a la vérité judiciaire pour nous. On a des expertises privées qui démontrent scientifiquement l’innocence de Tariq Ramadan », insiste Me Vogelhut, qui reproche à la présidente de la cour de ne pas avoir donné suite aux demandes de supplément d’information formulées par la défense. Les avocats de l’islamologue affirment notamment avoir découvert que Christelle avait créé un blog pour dénoncer les faits allégués avant même sa rencontre avec l’accusé.
Cependant, cette théorie du complot ne semble pas convaincre les juges d’instruction qui ont renvoyé Tariq Ramadan devant la cour criminelle départementale. « Il faut se recentrer sur les faits », rétorque Me Ben Kemoun. « Il y a des accusations précises, des procédés décrits de manière similaire par des femmes qui ne se connaissaient pas au départ. Il faut faire fi de tous les écrans de fumée brandis par la défense qui ont déjà été mis à mal à plusieurs reprises dans la procédure. Cela fait longtemps que notre cliente attend ce procès. C’est un moment essentiel pour elle. Elle espère que les débats seront respectueux, à la hauteur de l’enjeu humain du dossier. »
* Le prénom a été modifié

