Suzane : « Les chansons ne changent pas le monde, mais les gens qui les écoutent, oui, peut-être »

Il y a trois ans, elle racontait en couplets et en refrains à quel point, derrière le comptoir du bar où elle travaillait, elle rêvait de gloire et d’Olympia. Le titre de la chanson en question, Suzane, est aussi son pseudonyme, un « blaze », comme elle dit, « piqué à [son] arrière-grand-mère ». Ses vœux ont été exaucés. Artiste la plus programmée dans les festivals, elle a reçu la Victoire de la révélation scène en 2020. Son premier album, Toï Toï, a été un succès public et critique. Puis, le mois dernier, elle a fait son premier Olympia et un nouveau est d’ores et déjà prévu pour le 10 mai 2023. L’autrice, compositrice et interprète aborde ce vendredi une nouvelle étape en livrant son deuxième album, Caméo. Il s’ouvre sur Océane – son prénom à l’état civil – un morceau où elle raconte le vertige du succès et les questionnements inspirés par sa notoriété. « Je me demande quelle est ma place et je cherche encore, confie-t-elle à 20 Minutes. Pour écrire ce disque, j’ai dû revenir à l’essentiel, aux bases, et veiller à ne pas me perdre dans Suzane, dans ce que l’on attend de moi. Pour cela, il fallait que je me dévoile un peu plus. »

Il y a trois ans, on vous a découverte avec votre coupe au carré et votre combinaison qui semblaient composer votre look signature. Vous les avez abandonnées. C’est une manière de « tuer » le personnage Suzane ?

Un peu, oui. Je suis dans une quête constante de liberté. A l’époque, mon carré et ma combi étaient ma façon d’être libre. Je ne crois pas m’être fait la réflexion de « tuer » Suzane mais il y a peut-être un peu de ça car je veux éviter de m’y perdre. Ces dernières années, j’ai reçu beaucoup d’amour du public. Le regard des autres est un sacré miroir. Même si, pour moi, Suzane et Océane sont la même personne, je n’avais pas envie qu’il n’y ait que Suzane qui prenne les applaudissements, qui fasse les choses bien, qui ose… Océane, c’est la petite provinciale à qui on a dit « Tu ne feras pas ça, c’est trop compliqué, il y a meilleure que toi » et je ne veux pas me dire qu’Océane est moins bien,

Dans la chanson Océane, vous dites avoir l’impression d’être dans le Truman Show. C’est-à-dire que ce que vous vivez vous semble irréel ?

Au début, c’était marrant parce que je réalisais mes rêves, découvrir l’inconnu me stimulait. Et puis, finalement, c’est une industrie dans laquelle je suis entrée. Quand on est artiste, il y a un faux décor, des moments où tout est très intense, quand on monte sur scène, par exemple, alors que dix minutes après, on est seule à l’hôtel, loin de nos proches. Suzane, Océane… Je ne voulais pas aller contre moi-même en me disant que les gens attendaient de moi que je sois la meuf forcément en combi, avec un look très marqué. En fait, je suis capable de faire un personnage et de le tuer l’album d’après.

Mais Suzane, vous la chanteriez quand même encore sur scène ?

Bien sûr ! Je la chante encore aujourd’hui. Elle prend tout son sens. J’ai commencé mon Olympia avec elle et je l’ai terminé par Océane. C’était une évidence pour moi. Je crois beaucoup aux signes du destin. Je me dis que si ce concert a été reporté cinq fois – ce qui n’est pas rien – c’était parce qu’il fallait qu’Océane voie le jour pour que je la chante. Les gens qui m’écoutent et me suivent ont été étonnés et touchés que je me mette à poil à ce point, moi qui étais jusque-là dans le contrôle. Ils se sont pris le laisser-aller dans la tête. Je pense que ça leur a parlé.

Dans A la casa, vous racontez votre vie avec vos proches, quand vous retournez chez vos parents et que vous déplorez de voir toutes ces photos sur lesquelles vous n’apparaissez pas…

Je me suis rendu compte que mes proches me soutiennent beaucoup et suivent ma vie mais que je fais peut-être moins partie de la leur. Ma mère me dit que depuis que je fais ce métier elle a la sensation de ne plus m’avoir rien que pour elle, qu’elle me partage avec d’autres gens. Quand je rentre à la maison et que je vois des moments que je n’ai pas vécus sur des photos, je suis la première à me dire que je loupe peut-être des choses. J’ai l’impression d’avoir une double vie. Encore cette histoire de Suzane/Océane…

Mélodiquement, les titres de Caméo, ont des rythmes très chaloupés, moins électros que ceux de Toï Toï. Il y avait une volonté d’évoluer de ce côté-là également ?

Je me suis baladée sur cet album entre la pop, la chanson française, les sonorités plus urbaines. Pour continuer de m’affirmer dans ma musique, il a fallu que je continue de chercher, que je fasse dans des incursions dans des endroits où je voulais aller sans l’avoir osé jusque-là. Sur le premier album, il y avait très peu d’harmonies, je partais souvent du texte et je faisais la musique après. Là, j’ai testé de nouvelles choses, des mélodies me sont venues avant les textes. J’ai voulu utiliser ma voix dans toutes ses nuances, dans les voix de tête, dans une voix plus pleine, dans un flow plus rap ou slam, selon le message que je veux faire passer. En musique, ça a été pareil. Tout partait d’une intention, d’une émotion, d’une couleur, d’une envie. J’ai toujours voulu explorer ce que j’aime le plus : la chanson française, avec Piaf, Brel, Barbara, Balavoine… Au final, j’ai essayé de faire une fusion, un ADN Suzane qui se balade parmi tous ces styles entre chansons dansantes, rythmes chaloupés et kicks très droits. J’ai aimé faire ce voyage-là et continuer de m’affirmer en cherchant, sans m’enfermer dans une recette toute faite.

Vos textes fourmillent de références à la pop culture. Un poster des Spice Girls, Titanic loué chez Vidéo Futur, le magazine Star Club, un disque d’Indochine… Ce sont vos doudous de pop culture ?

C’est une espèce de mood board [tableau d’humeur] de mon univers. Je viens de la pop culture, d’un milieu populaire. Je suis née dans une famille de classe moyenne. Mon père était infirmier, ma mère est cadre à la CAF du Vaucluse. Ils ont toujours compté leurs salaires pour qu’on ne manque de rien. Quand je disais que je devais revenir aux bases, j’ai eu besoin de citer les choses qui m’ont faite, l’ambiance dans laquelle j’ai grandi. C’est-à-dire dans cette maison, dans le Sud, où ça parle très fort. On regarde la télé, Nagui… Titanic, que j’ai vu avec ma grand-mère, c’est le premier film qui m’a fait pleurer au cinéma. J’avais le poster de Zizou en 98… A l’adolescence, j’écoutais Gala ou Diam’s et Vitaa dans ma chambre. Tout ça, c’est une bibliothèque de souvenirs qui font que je suis cette chanteuse aujourd’hui. Parfois, j’ai reproché à mes parents de ne pas m’avoir amenée assez au musée. J’ai toujours cru que cette pop culture qu’ils m’avaient laissée n’était pas assez bien. Mais la réalité, c’est que je suis née dans ce genre de famille, avec ce genre de culture, et j’en suis fière.

Il émane de cet album un grand sentiment de nostalgie. On peut être nostalgique à votre âge, à 31 ans ?

Je crois qu’on vit ses premières nostalgies à 30 ans. Je n’en avais jamais ressenti avant. Je pense que ma peur du temps qui passe se ressent dans mon album. Je vois mes copines avoir des enfants, en les voyant grandir je me dis que je vieillis. A la trentaine, on entre dans la vie d’adulte, on n’est plus dans un entre-deux. Tout devient trop sérieux. C’est un truc qui me fait un peu peur. Je ne crois pas avoir encore trouvé ma place.

L’une de votre chanson, Génération désenchantée, qui parle de l’état d’esprit des millenials, est une référence explicite au tube de Mylène Farmer…

Pour moi, Désenchantée résonne encore fortement aujourd’hui. Elle est sortie en 1991, j’avais un an. Mes parents écoutaient beaucoup Mylène Farmer. Désenchantée m’a toujours accompagnée dans des moments où je me sentais complètement impuissante face au monde. Il y a très peu de chansons comme cela qui nous suivent quand on a l’impression de vivre dans Black Mirror, de ne plus savoir quoi faire, comment se protéger, comment avancer. Je crois que je ne suis pas la seule à me poser ces questions-là dans ma génération. C’était pour moi une évidence de prolonger le message de Mylène Farmer, dans ce contexte, dans mon époque. Trente ans après, je dis que le chaos est encore là, mais qu’on a de l’espoir. J’y crois encore, je crois que ça va aller. Je n’aurais pas écrit ce texte si je n’avais pas eu cet espoir. Je pense que les chansons peuvent rassembler. Ce ne sont pas, elles qui changent le monde, mais les gens qui les écoutent, oui, peut-être.

Comme vous l’aviez fait avec l’homosexualité ou le dérèglement climatique sur Toï Toï, vous continuez à parler de sujet de société sur ce nouvel album, notamment d’immigration ou de violences faites aux femmes. C’est important pour vous de prendre la parole sur ces thèmes ?

Ce sont des sujets du quotidien. Malheureusement, on entend parler, plusieurs fois par jour même, de féminicides – c’est un mot devenu banal, ça ne choque même plus de savoir qu’une femme est morte, souvent sous les coups de son mari. La violence conjugale, je l’ai vécue à travers mon parquet, quand je suis arrivée à Paris. Dans l’appartement du dessous, j’entendais des coups, sourds, cela me glaçait, les cris étaient vite étouffés. J’ai appelé les flics cinq fois à cette période, il ne s’est rien passé, même s’ils se déplaçaient. Un jour, ma voisine est sortie en sang de chez elle, son mari lui courait après en disant « Elle est folle ! », les gens sur le palier étaient paniqués. Quand j’ai déménagé, elle y vivait encore. Pendant le confinement, j’ai repensé à elle. Dans ma tête, j’avais l’impression de l’avoir laissée enfermée. Il a fallu que j’écrive cette chanson, que je m’exprime là-dessus, que je rappelle qu’on enlève la vie à une femme parce qu’elle est femme. Je pense que beaucoup de gens qui ont comme moi été témoins de violences conjugales n’ont pas eu tous les outils pour réagir, pour aider. Qu’il y ait autant d’omertas et de désintérêt autour de ça me semble fou.