Surf : « La peur est un guide et tu fais ami ami avec elle », estime Justine Dupont

Belharra sur la côte basque, Maverick en Californie, ou encore Jaws à Hawaï… Du haut de ses presque 30 ans et de son 1m77, Justine Dupont a gravi des montagnes d’eau et marqué de son empreinte les vagues les plus mythiques de la planète. Originaire de Saint-Médard-en-Jalles près de Bordeaux, détentrice de nombreux titres nationaux et internationaux (en surf, longboard et stand up paddle), elle est l’une des meilleures surfeuses de « big waves » au monde.

Elle s’est notamment attaquée aux plus titanesques d’entre elles, les vagues géantes de Nazaré, au Portugal, qui atteignent jusqu’à 20 mètres de hauteur. Elle s’est aussi illustrée plus récemment à Hawaï, en janvier dernier, au creux de l’un des tubes les plus impressionnants de l’océan pacifique. Du 25 au 28 juillet, elle a aussi partagé son expérience à l’antenne de France Télévisions, en commentant les épreuves de surf aux Jeux Olympiques de Tokyo, les premières de l’histoire de la compétition.

Cet été, 20 Minutes part à la rencontre de surfeuses passionnées de sensations fortes et d’immensités bleues. Pour ce deuxième épisode, on parle dépassement de soi et « saladier d’émotions » avec cette sportive de l’extrême.

Votre palmarès est impressionnant, avez-vous commencé très jeune à vous fixer des objectifs ?

Plus au fur et à mesure, au début il n’y avait pas ce côté compétition, c’est venu un peu plus tard. Je n’avais pas ce désir-là, je m’entraînais parce que j’adorais le surf et je passais mes journées dans l’eau ! Je participais à des compétitions mais à chaque fois c’était plus un challenge, une découverte. Il s’est avéré que j’ai gagné et que j’ai réalisé de belles places, du coup ça m’a encouragé et j’ai commencé à me mettre des objectifs. Après j’avais déjà fait du sport en compétition avec l’athlétisme, la voile, la natation… C’était quelque chose qui était aussi en moi, depuis tous petits avec mon grand frère c’était à celui qui courrait le plus vite ! J’avais aussi ça dans l’âme, mais plus d’un point de vue jeu et apprentissage.

Quand vous est venue l’attrait pour les grandes vagues ?

Ça s’est fait petit à petit. Ça m’a impressionné, attiré. Les grosses vagues m’intriguaient car je ne comprenais pas pourquoi j’avais peur, et comment faire pour ne pas avoir peur… C’était plus cette démarche-là. J’ai suivi le circuit de compétition et c’était peu compatible avec les grosses vagues, c’était un peu difficile pour moi de faire tous les tableaux, je faisais aussi du longboard, du shortboard… J’avais déjà pas mal de challenges, je n’arrêtais pas, je sortais d’une série et j’enchaînais après avec une autre. C’était très dur de faire des grosses vagues en même temps mais j’en faisais à côté, en loisir et pour le plaisir.

Jusqu’à ce que ça prenne le pas sur le reste ?

Oui et il n’y a pas si longtemps que ça. C’est à partir de 2016, quand on est parti avec Fred [Fred David, son compagnon et coéquipier] à Nazaré. Il y a eu des circonstances, dont une compétition que j’ai loupée. J’ai perdu un sponsor et je me suis demandé « qu’est-ce que moi je veux réellement ? » Ce n’était plus ce que le sponsor voulait pour moi, mais ce dont j’avais envie au fond de moi. J’avais toujours mis de côté les grosses vagues parce que c’était trop risqué pour suivre les compétitions, mais j’en avais marre de le repousser. Là c’était le moment et j’avais la chance d’être soutenu par Redbull qui était à fond pour me suivre sur ce projet-là, et Fred qui avait déjà plein d’expériences en body surf, en sauvetage, sécurité… Le binôme s’est fait assez naturellement. On avait beaucoup de choses à apprendre et on voulait partir dans cette aventure.

C’est une discipline tellement extrême, il y a forcément une volonté de dépassement de soi ?

Oui, ou tout simplement repousser ses propres limites. Et encore, c’est plutôt se donner les capacités d’aller plus loin. J’aime bien l’idée que nous avons chacun un potentiel, et qu’à la fin de ta vie tu as tout exploré et que tu es allé au bout de toi-même. Je suis allée chercher tout ce que je pouvais faire, et même trouver des solutions pour faire des choses que je ne pensais même pas possible. C’est se surprendre soi-même et chercher à exploiter 100 % de son potentiel.

Justine Dupont à Nazaré (Portugal), en février 2020.
Justine Dupont à Nazaré (Portugal), en février 2020. – Armando Franca/AP/SIPA

Le surf à haut niveau exige un entraînement intensif, ainsi qu’un dévouement total à cette pratique ?

C’est le cas pour beaucoup de choses quand on souhaite aller au bout de soi-même. C’est une implication totale. J’étais prête à l’idée que c’était un investissement de temps, de mental, d’énergie, d’argent… Il n’y a plus que ton objectif et toi. Après, ce qui est beau et ce que j’adore aussi avec le surf de grosses vagues, c’est que ça te permet d’embarquer des gens autour de toi. Des gens qui eux aussi ont un potentiel à révéler, quelque chose à aller chercher. Et au final vous grandissez ensemble.

Contrairement au surf classique, le surf de grosses vagues est un sport collectif ?

C’est vraiment un sport d’équipe ! C’est moi qui suis sur la vague, qui lève les trophées et ces choses-là, mais tout ça est impossible sans eux. Bien sûr que si je ne surfe pas la vague il ne peut pas y avoir d’exploit, mais c’est vraiment un accomplissement d’équipe. Fred est devenu bien plus fort que moi sur son tableau, sur le côté pilote de jetski, sécurité, sauvetage, gestion de l’équipe et du matériel. Il est rapidement devenu l’un des meilleurs. C’est tellement plus riche que quand j’étais sur les compétitions à trouver seules mes solutions. Tu échanges avec un coach bien sûr, mais tu as un rapport un peu différent, dans tous les cas c’est toi toute seule sur la vague. L’émotion aussi est différente, il y a beaucoup plus d’aventure et d’histoires à raconter, c’est chouette quand on se retrouve tous à la fin d’une session.

Votre objectif est-il toujours de surfer la plus grosse vague du monde ?

(rires) Non je ne pense pas, c’est de surfer le mieux possible une vague ! Je sais qu’il y avait un mythe dans le fait de surfer Nazaré, de me dire que j’étais capable de surfer les plus grosses vagues que l’océan produit ! Les questions auxquelles j’avais envie de répondre étaient : est-ce que c’est possible ? Est-ce que j’en suis capable ? Un peu comme la première fois où j’ai surfé Belharra. Ce n’est pas comme dans un circuit de compétitions où dans tous les cas il y a un gagnant. Là tu peux rentrer sans avoir surfé de grosses vagues, tu n’as pas réussi mais c’est toi et rien d’autre. Par contre si tu l’as réussi, tu as peut-être réalisé un exploit qui n’avait jamais été fait. Ce qui m’épanouit c’est de savoir si j’en suis capable et comment faire pour m’y rapprocher au plus près. Et ça, ça implique de surfer mieux, pas seulement de descendre des grosses vagues, mais de les surfer. Dans quelques semaines je dois partir à Tahiti pour découvrir Teahupoo. Désormais j’ai envie de récolter les fruits de ces cinq ans d’entraînement à Nazaré et de pouvoir m’exprimer sur les vagues, de vraiment en profiter, surfer et progresser.

Que ressent-on quand on est en haut de cette montagne d’eau ?

Je dirais vivre pleinement. C’est la sensation d’avoir un 6e sens, un peu comme avec le yoga et la méditation où tu te sens présente, avec tous tes sens. Tu es toi-même mais avec toutes tes capacités à 100 %, et ça c’est jouissif. Rien que la vitesse est impressionnante et ces sensations de vent contre le visage… Il y a aussi ce côté de danse et de légèreté et ce contraste avec la vitesse et la puissance de la vague. C’est avoir tous ses sens qui s’expriment et être là pleinement, vivre toutes ces émotions et les partager directement avec Fred et les personnes qui sont autour de moi.

Il y a aussi la peur non ?

Oui tu l’as avant pour préparer, mais après c’est normal, ça t’aide, c’est un guide et tu fais ami ami avec elle. C’est une chose qui devient intéressante et qui arrive d’ailleurs dans la vie de tous les jours. Il faut juste la comprendre, et plus tu t’y exposes, plus tu la vois venir et tu peux anticiper.

Je sais qu’il y avait un mythe dans le fait de surfer Nazaré, de me dire que j’étais capable de surfer les plus grosses vagues que l’océan produit ! »

En mai dernier vous avez sorti un documentaire qui s’intitule « Enfer et paradis », cela résume bien la pratique du surf à Nazaré selon vous ?

Oui et ce documentaire est très marquant sur les émotions justement. Là tu les vois, c’est palpable. Quand je suis sur la route pour aller dans l’eau, j’aime bien dire que j’ai un « saladier d’émotions ». Je ressens tout, de la peur, de l’envie, de la joie, de l’inquiétude… On avait fait un autre projet avant, The Quest, avec le même réalisateur, Antoine Chicoye, et celui-ci montrait un peu plus la préparation. Enfer et paradis c’est dans l’action, tu vis avec nous ce qui se passe.

De plus en plus de femmes se lancent dans ces grosses vagues, avez-vous le sentiment d’avoir participé à ouvrir la voie, d’être devenue une sorte de modèle pour elles ?

Peut-être, c’est sûr que c’est toujours chouette. Moi je n’ai pas énormément fonctionné avec des modèles mais j’avais quand même des repères, mon frère plus jeune, puis d’autres après comme le surfeur français Benjamin Sanchis qui a fait des exploits dans les grosses vagues. Il y a quand même des références et je suis consciente que c’est sûrement la même chose pour moi avec d’autres personnes. Tant mieux, et après j’espère qu’elles aussi deviendront des exemples, des inspirations, pour montrer que c’est possible. C’est une bonne émulation de s’entraîner les uns les autres et de se pousser pour aller plus haut, plus fort, plus loin ! Ce n’est pas juste gagner contre l’autre, pas du tout, c’est partager, évoluer, progresser et si ça peut emmener le plus de personnes, le show n’en sera que plus beau !

Vous êtes finalement sortie d’un système de compétition afin de vous confronter à vous-même et non plus aux autres ?

Je pense que ça me bridait trop. Après je peux encore avoir en moi des challenges et des envies d’aller chercher des compétitions, des championnats du monde. Mais c’est vrai que jusqu’à présent celles que je faisais à un rythme soutenu tout le long de l’année me limitaient trop. Et il y a aussi cette sensation de liberté totale.

Ce qui ne vous empêche pas de reprendre si vous le souhaitez ?

Carrément ! On verra pour Paris 2024, et les championnats du monde j’en ai fait il n’y a pas si longtemps que ça en longboard et en stand up paddle. Si sur le moment j’ai envie de ces challenges, j’y vais à fond !

Les JO de 2024 vous intéressent ?

C’est encore un peu loin, mais pourquoi pas ! Je vais déjà aller découvrir cette vague à Tahiti, et on verra comment je l’apprécie et je performe là-bas. Mais pourquoi pas, je vais m’ouvrir plein de portes et je verrais laquelle choisir. C’est la liberté de pouvoir choisir !