Super Ligue : Mais qui sont ces supporters fantasmés à qui voulait s’adresser cette compétition ?


Les fans anglais de Chelsea ne sont visiblement pas la bonne cible pour Florentino Perez et sa bande. — Adrian DENNIS / AFP
  • Florentino Perez ne cesse de le répéter depuis dimanche et l’annonce de la création de la Super Ligue, cette compétition est faite pour répondre aux attentes des supporters.
  • Pourtant, jusqu’ici, les fans de foot en Europe n’ont cessé de crier au scandale.
  • D’où notre interrogation (légitime) : qui sont donc ces supporters pour qui la compet’ a été créée ?

Florentino Perez, le Philippe Martinez des supporters du monde entier ? A écouter l’un des Pères Fondateurs de la déjà défunte Super Ligue européenne – qui était d’ailleurs étrangement seul ces dernières heures à aller au feu pour défendre son projet sécessionniste – le coup d’État manqué des désormais célèbres « douze salopards » n’aurait été ourdi que par une seule volonté, louable, celle de « sauver le foot ». Comment ? En leur offrant des affiches de gala, matin, midi et soir, au risque de frôler l’indigestion.

Pourtant, depuis dimanche minuit, et jusqu’aux derniers rebondissements mardi soir, les fans ont plutôt cherché à prendre fourches et flambeaux pour tuer dans l’œuf ce projet de Ligue (quasi) fermée. De Liverpool à Munich en passant par Paris et Lisbonne, tous ont pris fait et cause pour l’UEFA et son historique Ligue des Champions qui, si elle est loin d’être parfaite dans sa formule actuelle – et le sera encore moins dans sa prochaine mouture – a au moins le mérite de ne pas se couper totalement des gueux que la Super Ligue cherchait à exclure.

Les fans de Liverpool ont manifesté contre la Superligue, lundi soir, à l'occasion du match contre Leeds.
Les fans de Liverpool ont manifesté contre la Superligue, lundi soir, à l’occasion du match contre Leeds. – Paul ELLIS / AFP

Les 16-24 ans de moins en moins bottés par le foot ?

Mais alors, qui est donc ce supporter mystère pour lequel œuvrent les instigateurs de la Super Ligue depuis des années ? « Le supporter de demain, selon la vision de l’ECA (association européenne des clubs), soit il est à l’autre bout du monde, en Amérique du Nord ou en Asie du Sud-Est, soit il est jeune et n’a pas le temps ou la capacité intellectuelle de s’intéresser à un match de foot pendant 90 minutes », croit comprendre Ronan Evain, le directeur général de l’association Football Supporters Europe (FSE). C’est en effet ce que nous a expliqué le président du Real Madrid lundi soir.

« Les jeunes, les 16-24 ans, n’ont plus d’intérêt pour le foot. Pourquoi ? Parce qu’il y a beaucoup de matchs de mauvaise qualité. Il y a d’autres plateformes où se divertir, non ? Pourquoi regarderait-il des matchs ? Les enfants jouent aux jeux vidéo et trouvent les matchs de foot trop longs. Si les jeunes n’arrivent pas à regarder un match en entier, c’est qu’il n’a pas assez d’intérêt ou qu’il faut le raccourcir. »

Sur ce point, difficile de lui donner totalement tort. La dernière étude menée par l’ECA dans sept pays européens (dont la France) montre qu’à peine 30 % des 18-24 ans se disent intéressés par le football. Si l’on peut se permettre d’émettre des réserves quant aux résultats d’une étude réalisée par ceux-là mêmes qui veulent nous faire avaler la Super Ligue sans moufter, Arnaud Simon nous intime à ne pas tomber dans la théorie du complot. L’ancien DG d’Eurosport affirme en effet que « beaucoup d’études américaines font le même constat, il y a un décrochage des jeunes générations sur le football. Tout converge, il ne faut pas être dans le déni, c’est une réalité et pas seulement un sondage de complaisance pour servir le discours. »

On n’a pas dû avoir de bol alors en allant poser la question à Kays, 13 ans, qui nous assure le cœur sur le logo du PSG, qu’il « regarde tous les matchs de Paris, même contre les petites équipes ». Et ses potes ? « Pareil, répond-il, puisque eux aussi sont supporters de leur équipe. J’ai un ami qui est fan de Naples, il regarde tous leurs matchs. » En revanche, la perspective de regarder chaque semaine les meilleures affiches de la Super Ligue n’emballe pas notre ado-test : « Je suis plutôt contre ça. Je trouve que ça gâche le plaisir et donc la joie de regarder ce genre de compétition ».

Un constat, deux solutions diamétralement opposées

Il faut croire que Kays et son crew sont des espèces en voie de disparition dans la cour du récré. « On partage nous aussi le constat d’un certain désintérêt des jeunes pour le foot, pose Ronan Evain. Ce qu’on ne partage absolument pas c’est l’explication et la réponse qui sont apportées. Si les jeunes se désintéressent du foot, c’est d’abord parce que c’est devenu trop cher à suivre pour eux, que ce soit au stade ou à la télé, et non pas parce que les jeunes trouvent les matchs ennuyeux. Et au lieu de rendre le foot plus accessible et donc plus attractif, on décide de le transformer en un produit de divertissement, en essayant de reproduire des schémas de compétitions comme elles existent dans l’e-sport ou dans les ligues fermées de type NBA. C’est une erreur fondamentale. »

L’e-sport, venons-en. A l’image d’Adam Silver, le tout-puissant patron de la NBA qui déclarait encore récemment que l’expérience proposée aux téléspectateurs par la NBA était comparable au cinéma muet à côté de qui se fait dans les compétitions d’e-sport, le sport virtuel est de plus en plus pris en exemple par ceux qui veulent aujourd’hui révolutionner le foot. Journaliste e-sport à L’Equipe, Paul Arrivé ne comprend pas vraiment le propos de Florentino Perez.

Les fans d'e-sport (comme ici à Bercy lors de la finale de LOL) restent des heures entières à suivre les parties de leurs équipes préférées.
Les fans d’e-sport (comme ici à Bercy lors de la finale de LOL) restent des heures entières à suivre les parties de leurs équipes préférées. – Lucas BARIOULET / AFP

« N’importe quel match d’e-sport dure plus longtemps qu’un match de foot, donc sortir cet argument pour justifier la création de la Super Ligue me semble complètement biaisé, tranche-t-il. J’ai du mal à voir le lien entre le désintérêt pour le foot et la durée des matchs. Je pense que c’est plus une question de dynamisme. Et encore, ce n’est pas dit, on a aussi nos matchs chiants dans l’e-sport, il y a des rencontres à sens unique, d’autres où il n’y a aucun rythme, ça existe aussi. » Pour lui aussi, « c’est surtout une question d’accessibilité ». « A mon sens il est là le nœud du problème : si tu veux regarder de l’e-sport, c’est gratos, c’est sur Internet et c’est là où sont les jeunes, note le confrère. L’e-sport et les jeux vidéo occupent un espace que le sport a longtemps délaissé. »

Le pari très risqué des pros-Super Ligue

A en croire nos spécialistes, donc, la création de la Super Ligue ne serait aucunement une réponse aux désirs de cette jeunesse trop pressée. Mais alors à qui s’adresse-t-elle bon sang ??? Aux supporters du bout du monde, qu’ils soient à New York, Pékin ou Jakarta, ceux pour qui on cale des matchs de Ligue 1 à 13h en pensant les amadouer ? « Certainement, acquiesce Arnaud Simon. Derrière cette volonté de Super Ligue européenne, il y a une vue plus mondiale, bien sûr. »

« Ce marché existe et il y a certainement des perspectives de croissance, concède là encore Ronan Evain. Mais ce que ces gens semblent oublier c’est que si un supporter en Asie du Sud-Est s’identifie à un club comme Liverpool ou le Barça, c’est aussi pour tout ce qui a autour du terrain, la culture, l’histoire, les supporters. Or c’est justement ça qu’ils ont essayé de tuer avec ce projet de Super Ligue. » Gagner des supporters au bout du monde pour perdre les fidèles au coin de la rue, un pari qui a heureusement tourné court.

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