Suicides à France Télécom : Les anciens dirigeants nient toute responsabilité devant la cour d’appel de Paris

Président-directeur général, mais pas responsable. C’est la ligne de défense qu’a tenu Didier Lombard, ex-PDG de France Télécom, aux côtés de son ancien numéro 2 Louis-Pierre Wenès, dans le procès en appel concernant la vague de suicides qu’avait connu l’entreprise entre 2007 et 2010. L’ancien patron, de 2005 à 2010, a même affirmé qu’il « n’y connaît rien aux RH » pour se dédouaner de l’impact du plan social qu’il avait mis en place.

En première instance en 2019, le tribunal avait relevé leur « rôle prééminent » dans la mise en place d’une politique de réduction des effectifs « jusqu’au-boutiste » sur la période 2007-2008, à l’aide de « moyens interdits ». Il avait condamné Didier Lombard et Louis-Pierre Wenès pour harcèlement moral institutionnel à un an de prison, dont huit mois avec sursis, et 15.000 euros d’amende.

« Je ne suis pas inhumain »

Vendredi, devant la cour d’appel de Paris, ils se sont réfugiés derrière leurs hautes fonctions, qui les tenaient selon eux éloignés de la politique des ressources humaines, dévolue par l’ancien DRH Olivier Barberot, absent. Condamné aux mêmes peine et amende, il s’est désisté de l’appel interjeté. A ce « DRH de haut vol », Didier Lombard n’a donné « aucune instruction précise » sur la mise en place des deux plans prévoyant le départ de 22.000 fonctionnaires et la mobilité de 10.000 autres, pour faire face à la concurrence et aux transformations technologiques de l’entreprise, privatisée en 2004.

Soit 32.000 personnes concernées en tout. L’objectif, selon l’ex-PDG, était seulement d’accompagner les candidats au départ, pas de « forcer » des employés à s’en aller en dégradant leurs conditions de travail. « Je ne suis pas inhumain », dit-il en se grattant le coin de l’œil. « Mais certaines personnes l’ont été ? » lui demande la présidente Pascaline Chamboncel-Saligue. « Il y a eu des incidents en province, comme l’ont bien montré les 39 dossiers » de salariés étudiés par le tribunal.

Celui qui menaçait de faire partir les employés « par la porte ou la fenêtre »

Dix-neuf se sont suicidés, 12 ont tenté de le faire et 8 ont connu un épisode de dépression ou un arrêt de travail pendant la période 2007-2010. « Je n’exclus pas que localement, quelques responsables se soient amusés » à dégrader les conditions de travail d’employés et à leur mettre la pression pour qu’ils quittent France Télécom, devenue Orange en 2013, évacue l’ancien patron de 80 ans.

Ce discours agace Me Jean-Paul Teissonnière : « Vous êtes pour les avocats des parties civiles un mystère : vous dites en même temps « avec moi, on ne touche pas au personnel » et celui qui menace de faire partir les employés « par la porte ou la fenêtre » », remarque l’avocat en rappelant certains propos tenus par Didier Lombard devant des cadres en 2006. « Comment expliquez-vous ce décalage et la violence de cette déclaration ? », insiste-t-il. « Je me suis déjà expliqué à de nombreuses reprises sur cette expression malheureuse, y compris ici, donc je ne répondrai pas à cette question », rétorque l’ancien PDG.

Des managers locaux mis en cause

Plus loquace et combatif, Louis-Pierre Wenès nie également tout lien automatique entre la mise en place des plans et les suicides. Ils « ont des causes multiples, le travail en est une » mais « je ne sais pas dire si le travail est la cause déclenchante ». L’ex-numéro 2 du groupe, 73 ans, réfute tout « mal-être généralisé » et préfère parler de « cas particuliers pas traités correctement », et il « le regrette », localement, par les « managers » et responsables RH. « Pour qu’il s’agisse d’un mal-être généralisé, il aurait fallu que ça concerne l’ensemble du personnel ? », lui demande Me Sylvie Topaloff au nom des parties civiles. « En tout cas, une partie plus significative du personnel que ce que j’ai vu », répond le prévenu.

Comme Didier Lombard, il affirme ne pas avoir reçu de signaux d’alerte forts des syndicats et de la DRH avant l’été 2009, lorsqu’éclate la crise au grand jour. Or, les organisations syndicales avaient prévenu la direction en juillet 2007 des conséquences sociales potentielles du plan de restructuration et exercé un droit d’alerte. Au même moment, certaines créaient l’Observatoire du stress et des mobilités forcées pour documenter l’ampleur de la souffrance au travail à France Télécom.