Suicide d’un enseignant: Pourquoi ce drame souligne les tensions croissantes parents-profs

Un enseignant au tableau. — Pixabay

  • Jean Willot, enseignant de primaire à Eaubonne (Val-d’Oise), qui a fait l’objet d’une plainte pour « violences aggravées sur mineur par une personne ayant autorité », s’est suicidé au mois de mars.
  • Un drame qui a bouleversé la communauté éducative, car il fait écho aux tensions croissances entre parents et enseignants.
  • Elles sont dues à un regard plus critique des parents sur l’école, à un manque de communication entre toutes les parties, et à une tendance accrue à judiciariser les «petits conflits».

Exercer son boulot de prof avec passion, être apprécié par ses collègues et ses élèves, mais un jour, se voir cloué au pilori par un parent d’élève. C’est ce qui est arrivé à Jean Willot, enseignant de primaire à Eaubonne (Val-d’Oise) de 57 ans, qui a fait l’objet d’une plainte pour « violences aggravées sur mineur par une personne ayant autorité ». Une mère d’élève estimait qu’il était responsable d’une griffure dans le dos de son fils, alors que l’enseignant affirmait n’avoir jamais eu de contact physique avec l’enfant et l’avoir juste réprimandé. Il n’a pas supporté d’être suspecté de la sorte et s’est pendu à une branche d’arbre mi-mars, laissant des lettres à ses proches. Et dans chacune d’entre elles, figurait la mention « innocent ».

Un drame qui a bouleversé la communauté éducative, comme l’a montré la marche blanche en hommage à Jean Willot, organisée dimanche dernier à Eaubonne. Sur Twitter, le hashtag #uneminutedesilencepourjeanwillot a donné lieu à une nuée de messages d’enseignants exprimant leur peine pour leur collègue défunt, mais aussi leur malaise à titre personnel, comme ils l’avaient fait avec le mouvement #PasDeVague en octobre dernier.

« Une mauvaise note, une remarque d’un professeur à un élève peuvent entraîner une réaction disproportionnée chez certains parents »

Ce drame fait écho aux tensions croissances entre parents et enseignants, comme l’a souligné le baromètre du climat scolaire annuel de la Fédération des autonomes de solidarité laïque (FAS), un réseau militant assurant la protection des membres du personnel de l’Éducation nationale. Paru en mars, il montre que les violences envers les enseignants ont progressé de 7 % entre 2017 et 2018. « Dans les faits, 55 % des litiges que nous traitons impliquent des parents. Les deux tiers des dossiers reçus font mention d’insultes, de menaces et de propos diffamatoires. Et sur le Web, certains parents ne se cachent même plus pour critiquer vertement les pratiques pédagogiques de quelques enseignants », constate Vincent Bouba, secrétaire de la FAS.

Et bien souvent, les conflits puisent leur source dans des faits qui paraissaient anodins au départ : « Une mauvaise note, une remarque d’un professeur à un élève peuvent entraîner une réaction disproportionnée chez certains parents », constate Philippe Vincent, secrétaire général du syndicat des chefs d’établissement (SNPDEN). « Les sanctions envers les élèves ne sont pas toujours bien expliquées par les enseignants, ni bien comprises par les parents. Et ces derniers ont tendance à réagir immédiatement, sans laisser le soufflet retomber », renchérit Vincent Bouba.

Une tendance à davantage judiciariser les différents scolaires

La confiance réciproque entre l’école et les familles ont donc perdu du terrain ces dernières années, comme l’indique Béatrice Descamp, députée UDI et coauteure d’un rapport en 2018 sur les relations école-parents : « L’école n’est plus autant valorisée dans les familles et le métier de professeur est moins bien considéré socialement », déclare-t-elle. « Certains parents ont l’impression qu’ils peuvent être décisionnaires de tout à l’école et n’hésitent plus à monter au front », renchérit Christophe Tardieux, enseignant au Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) et auteur d’une BD virale qui l’histoire de Jean Willot.

Si des conflits dégénèrent, c’est aussi dû à une absence de dialogue : « Certains parents refusent de parler à l’enseignant ou au chef d’établissement. Parfois parce qu’eux mêmes ont eu un vécu scolaire difficile », observe Béatrice Descamp « Cette rupture de communication a des conséquences graves », estime aussi Christophe Tardieux. « En cas de désaccord, ils ont de plus en plus tendance à saisir l’inspection ou à judiciariser les  » petits problèmes » », poursuit-il. Un avis partagé par Philippe Vincent : « Il y a quinze ans, les parents menaçaient juste de judiciariser les différents scolaires, désormais, le dépôt de plainte est mis à exécution », observe-t-il.

« On sait que même si on fait bien notre métier, une plainte peut nous tomber dessus un jour»

A force, le fait d’avoir cette épée de Damoclès au-dessus de la tête crée, chez les enseignants, un sentiment d’insécurité : « Ils savent que tout ce qui pourra être perçu comme un écart de conduite de leur part pourra leur être reproché. Cela les fragilise et les incite à ne plus sortir du politiquement correct. Et même si beaucoup de plaintes sont classées sans suite, la perspective d’avoir à répondre à des policiers est très stressante », analyse Philippe Vincent. « On sait que même si on fait bien notre métier, une plainte peut nous tomber dessus un jour. Alors on essaye de se protéger comme on peut : on ne reste jamais seul avec un enfant, on essaye d’avoir des témoins quand on le sanctionne. Et on parle beaucoup entre nous quand on constate des dysfonctionnements », témoigne Christophe Tardieux.

Pour être mieux préparés en cas de conflit avec les parents, beaucoup d’enseignants réclament d’être mieux formés : « Une formation à la gestion des relations avec les parents d’élèves, à la responsabilité civile des enseignants, devrait être intégrée au programme des ESPE (écoles supérieures du professorat et de l’éducation) », estime Vincent Bouba. De son côté, Béatrice Descamp plaide « pour que les directeurs d’école soient davantage déchargés de leur classe, pour jouer davantage jouer leur rôle d’intermédiaire entre les parents et les enseignants ». Car la communication reste la meilleure prévention au délitement des relations. 

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