Strasbourg : « Ridicules » ou « ça peut aider », de grands panneaux peuvent-ils régler les conflits cyclistes piétons ?

Placés lors du marché de Noël à l’entrée de certaines rues piétonnes de l’hypercentre de Strasbourg, des panneaux imposants indiquent dans 14 rues : « Cyclistes au pas obligatoire », « ne gênez pas les piétons »… Si les usagers de la petite reine peuvent comprendre qu’ils n’y sont pas les rois, les voilà à présent informés qu’ils peuvent aussi faire l’objet d’une « amende forfaitaire de 35 euros », comme cela est indiqué en plus petit au pied de la pancarte. Pas sûr cependant que le message passe vraiment.

Rencontré par 20 Minutes, Pierre, la trentaine, sur son beau vélo design, trouve cela même « ridicule » et assure faire attention lorsqu’il voit des piétons. « Pas besoin d’un panneau, c’est juste du bon sens, je ne comprends pas ce qu’ils veulent à part nous culpabiliser, s’agace le cycliste. C’est comme si on me disait : ne roulez pas les yeux bandés. Evidement ! » Pour Hugo, la vingtaine, c’est même « inutile. Je l’ai vu une fois au début et je n’y fais plus attention. Ça ne m’empêche pas de faire gaffe, mais c’est toujours les mêmes qu’on vise, les vélos, regrette le jeune homme qui ajoute : Faudrait faire la différence avec ceux qui ont des vélos électriques où les livreurs qui roulent comme des malades, mais on ne leur dit rien. » Sonia, elle, pensait même que la ville avait oublié de les enlever après le marché de Noël. « Les 35 euros, c’est toujours valable ? », s’inquiète la jeune femme.

« Les trottinettes électriques et les véhicules aussi »

Côté riverain, on s’interroge. Louise, une Strasbourgeoise qui précise « utiliser tout le temps son vélo », regrette l’aspect esthétique de ce grand panneau. « Ça fait moche, on ne voit que ça (…) On se demande si c’est sérieux, si ce n’est pas un groupe antivélo qui a posé ça une nuit (rires) ». Louis, « s’en fout un peu », même s’il indique que « ça peut aider. Ça ne fait pas de mal de rappeler aux nouveaux qu’il faut faire attention », explique-t-il. « Mais ils auraient dû aussi indiquer ça pour les trottinettes électriques, c’est encore plus dangereux tellement ils roulent vite », ajoute une mère de famille qui chevauche, poussette à la main, une piste cyclable.

Au final, comme une litanie, c’est toujours un peu plus « la faute des autres ». Des avis qui pour certains sont cependant partagés par Fabien Masson, directeur de l’association de promotion de la pratique du vélo Cadr67. « Qu’on rappelle les règles de circulation à l’entrée des zones piétonnes, c’est une bonne chose. Sur le fond c’est bien, sur la forme, on ne comprend pas ce qu’ils ont voulu dire », pointe le directeur. « Ce n’est pas clair, on ne sait pas s’il faut mettre pied à terre ou pas, c’est ambigu comme situation. On aurait pu peut-être mentionner : Attention, vous entrez dans une zone piétonne, respectez le piéton et la vitesse du pas à 6 km/h », avance-t-il.

Autre coup de pédale qui passe mal, la stigmatisation des cyclistes, « comme toujours ». « C’est l’ensemble des comportements des usagers qu’il faut vraiment revoir, au lieu d’accuser l’un ou l’autre, et souvent le vélo, assure-t-il. Je ne dis pas que certains cyclistes ne font pas n’importe quoi mais je le rappelle, dans la part des accidents relevés, qui sont très très faibles dans le centre de Strasbourg, on s’aperçoit que cyclistes et piétons sont responsables dans 50 % des cas, souligne Fabien Masson. On est donc vraiment sur un comportement général », ajoute-t-il, même s’il concède que « certains vélos électriques, utilisés, notamment par les livreurs, ressemblent « plus à des mobylettes qu’à des vélos » et représentent « beaucoup de mécontentements de la part des piétons et même des cyclistes ».

« Un écosystème-vélo à penser »

Quant à un retour éventuel des amendes minorées abandonnées il y a quelques années, le directeur du CADR67 explique qu’elles devraient être adaptées, aux comportements à risque d’aujourd’hui, comme les vitesses excessives, pour essayer de régler les conflits cyclistes piétons. « Il y a la question de la verbalisation que l’on peut revoir, mais il y a aussi tout un « écosystème-vélo » à penser, ajoute-t-il. Comme des aménagements sur la route, la présence des pistes cyclables sur les trottoirs et qui n’ont rien à y faire, les nuisances sonores des livreurs avec palettes… Si l’on pointe tous ces points qui peuvent être source de conflits, on pourra y arriver mais ce n’est pas uniquement en verbalisant et stigmatisant les cyclistes que l’on pourra réussir ».

« Un ensemble de mesures », c’est bien la stratégie choisie par la ville, souligne Sophie Dupressoir, conseillère municipale déléguée à « la ville cyclable et marchable ». Les panneaux font partie « d’une campagne d’information qui s’ajoute à d’autres actions qui vont se déployer. Comme le ring (piste cyclable rapide qui contourne la ville), les aménagements sur la chaussée, les points de stationnement vélos à l’entrée de la Grande Île… On travaille aussi avec les plateformes de livraison de repas à domicile et l’on a conscience de la précarité des livreurs », ajoute Sophie Dupressoir.

« Une règle souvent méconnue »

Un ensemble de mesures qui « vise à apaiser les espaces piétonniers du centre historique de la ville, au titre du Code de la route », rappelle la conseillère. Ces panneaux « valent aussi, bien entendu, pour les trottinettes électriques, les véhicules autorisés », précise Sophie Dupressoir. « On parle aux cyclistes mais on ne les stigmatise pas ». Selon la ville, les panneaux devaient « être simples à lire, même en avançant. Ils n’ont qu’un objectif, rappeler la règle du Code de la route en vigueur dans ces espaces. » Une règle « souvent méconnue, celle de devoir rouler à l’allure du pas et sans gêner les piétons, souligne la conseillère. La règle ce n’est pas on lève le pied, on ralentit. C’est, selon le Code de la route, rouler à l’allure du pas », soit dans les 6 km/h. « La nuance est importante car qui il y a des zones de rencontres où le cycliste peut rouler jusqu’à 20 km/h. Il fallait clarifier les règles, mais on n’interdit pas bien sûr, aux cyclistes, de rouler dans ces espaces », se défend Sophie Dupressoir.

Une conseillère municipale qui espère bien à l’avenir compléter cet ensemble de mesures avec une « convention strasbourgeoise, un guide strasbourgeois du bon usage des espaces partagés » . Une nouvelle initiative dans la ville du vélo…