Soumission chimique : « Du Lexomil dans le biberon » pour les enfants.
Dix hommes âgés de 29 à 50 ans ont été mis en examen dans le cadre d’une affaire de pédocriminalité, selon le parquet de Lille. En 2022, l’enquête annuelle sur la soumission et la vulnérabilité chimique a précisé que les victimes étaient âgées de 9 mois à 90 ans, dont quinze étaient des enfants de moins de 15 ans.
La victime a seulement cinq ans. Dix hommes, âgés de 29 à 50 ans, ont été mis en examen dans une affaire de pédocriminalité exceptionnelle, liée à la soumission chimique, a annoncé la semaine dernière le parquet de Lille. Le jeune garçon, mis en relation avec des hommes par son père, aurait subi des violences sexuelles alors qu’il était sous sédatif.
Cette affaire tragique souligne que la soumission chimique, qui consiste à droguer une personne à son insu, ne se limite pas au GHB glissé dans un verre dans une discothèque. C’est même très peu fréquent. Selon l’enquête annuelle sur la soumission et la vulnérabilité chimique conduite par le CEIP* en 2022, les victimes vont de 9 mois à 90 ans, et parmi elles, quinze étaient des enfants de moins de 15 ans. Dans neuf de ces cas, les agresseurs étaient des personnes proches des mineurs.
**Viols incestueux**
Dans les affaires impliquant des mineurs, la soumission chimique peut avoir divers objectifs. Comme le montre l’affaire de Lille, elle peut devenir un mode opératoire pour les violences sexuelles. « Certains agresseurs vont administrer une substance à l’insu de l’enfant, en écrasant un somnifère dans un biberon ou un jus de fruits, pour faciliter le passage à l’acte », explique Leïla Chaouachi, pharmacienne, fondatrice du Crafs** et auteure de *Soumission chimique, pour en finir avec les idées reçues*. Cela concerne en particulier les viols incestueux, où l’objectif est de réduire les capacités de défense de la victime et d’encourager l’amnésie.
Des victimes, que la médecin Ghada Hatem-Gantzer, présidente de l’association Maison des femmes Restart, retrouve dans son cabinet des décennies plus tard, témoignent. « Des patientes me racontent que leur père ajoutait quelque chose dans leur yaourt, et qu’elles se sentaient très engourdies après l’avoir mangé. D’autres expliquent qu’il leur donnait une tisane pour les aider à dormir. Souvent, elles se réveillent avec des souvenirs flous, parfois à moitié nues, leur père dans leur chambre. » La gynécologue note que le procès des viols de Mazan a provoqué de nombreuses résurgences traumatiques chez des victimes désormais adultes.
**Un calmant pour “avoir la paix”**
Cependant, la majorité des cas de soumission chimique chez les enfants ne viserait pas des agressions sexuelles, selon Pascal Kintz, professeur de médecine légale et directeur du laboratoire de toxicologie de l’Institut médico-légal de Strasbourg. « Ce procédé est principalement utilisé par des parents ou des nourrices pour calmer l’enfant, stopper ses pleurs et obtenir la paix. »
Au début des années 1980, la professeure de toxicologie clinique Jacqueline Jouglard évoque pour la première fois des enfants « chimiquement battus » pour décrire cette pratique. « Les adultes assomment ces enfants avec des médicaments pour éviter leurs responsabilités de soins et de parentalité », souligne Leïla Chaouachi. Des décès de nourrissons ayant ingéré de l’alcool dans leur biberon ont également été observés.
**Du Lexomil dans le biberon**
Le professeur de l’Institut médico-légal de Strasbourg se remémore un bébé, arrivé aux urgences en état de cyanose et de détresse respiratoire. En effectuant des analyses, il découvre des traces de calmant dans le corps de l’enfant. « Pour profiter de leurs soirées, le couple ajoutait du Lexomil dans le biberon de leur enfant. Non seulement il dormait toute la nuit, mais se réveillait plus tard le lendemain. Ils ont progressivement augmenté les doses jusqu’à ce que le bébé soit en détresse respiratoire. »
La soumission chimique touche également de nombreux enfants exploités. « Certains adultes poussent des mineurs non accompagnés à commettre des crimes et leur font prendre des drogues pour cela », indique Leïla Chaouachi. Ces enfants, âgés de 7, 9, 11 ans, affirment qu’ils reçoivent ce qu’ils appellent « madame courage », un surnom pour le Rivotril, un antiépileptique détourné à des fins de consommation. L’experte évoque une « emprise chimique » qui peut entraîner une addiction et créer un cycle infernal pour ces enfants souvent déjà traumatisés.
**Une détection trop tardive**
L’ampleur de ce phénomène est difficile à quantifier : la majorité des cas se déroulent dans le cadre familial et échappent donc à l’attention. « La soumission chimique est souvent détectée trop tard, lorsque les enfants arrivent en réanimation », déplore le professeur Kintz. Si le décès de l’enfant est la découverte la plus tragique, certains signes peuvent alerter. « Des symptômes inhabituels doivent éveiller les soupçons », insiste Leïla Chaouachi. Par exemple, si un enfant déclare qu’il ne se sent pas bien après avoir mangé une compote donnée par son père ou un yaourt par sa mère.
L’experte se souvient d’un appel d’inquiétude de parents. « En rentrant de la crèche, leur enfant ne marchait pas droit et paraissait complètement groggy. Ils n’avaient jamais vu leur enfant dans cet état. » En contactant d’autres parents de la crèche, ils constatent des symptômes similaires qui les incitent à porter plainte. De même, la pharmacienne spécialisée appelle les professionnels de la petite enfance à ne pas minimiser le cas d’un enfant qui semblerait fréquemment amorphe après avoir dormi chez un membre de la famille. Chacun a la possibilité d’effectuer des signalements en cas de suspicion.
Connaître les signes d’une possible soumission chimique ne suffit toutefois pas. « Il est crucial de disposer des moyens diagnostiques pour vérifier la présence de substances dans le corps de l’enfant », souligne Leïla Chaouachi. C’est pourquoi elle a « œuvré avec ténacité » pour que les mineurs soient inclus dans le dispositif de remboursement des prélèvements de détection de soumission chimique, expérimenté dans trois régions. Les enfants auront la possibilité d’effectuer ces analyses avec l’adulte de leur choix. Cela représente un progrès significatif.
*Centre d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance et l’addictovigilance
**Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances

