Snowboard : Comment Pierre Vaultier a bouclé « Reshapes », son « projet fou et absolu », malgré une prothèse de genou

« Je n’ai absolument pas le droit à l’erreur. » Snowboardeur français le plus titré de l’histoire, Pierre Vaultier se répète sans cesse cela au début de son fascinant documentaire Reshapes, qui a vite dépassé les 6 millions de vues, depuis  sa mise en ligne le 4 mars sur le web. Et pour cause, le double champion olympique de snowboardcross (Sotchi en 2014 et  Pyeongchang en 2018) s’est élancé un mois plus tôt sur 300 m de pente et 14 modules de neige avec une prothèse de genou.

L’aboutissement d’une folle aventure, deux ans après avoir crevé l’écran en janvier 2019 avec Shapes, projet Red Bull pour lequel l’athlète de 34 ans s’était créé son pumptrack (un parcours spectaculaire composé de modules, de bosses et de virages relevés) sur mesure, avec un succès fantastique à la clé auprès du grand public : plus de 35 millions de vues ! Le reste de l’année 2019 est en revanche chargé en coups durs pour Pierre Vaultier, entre le décès de sa mère et une fin de saison forcée en raison d’un protocole commotion après une chute sur la tête lors d’un entraînement précédant les championnats du monde de Park City (Etats-Unis).

« Ma fin de carrière m’avait glissé entre les doigts »

Puis il y a eu cet accident de vélo en juin 2019, « le début du calvaire ». Victime d’une arthrite inflammatoire, avec suspicion d’infection, son genou droit nécessite pas moins de quatre opérations en deux mois. « C’était de pire en pire, le genou ne pouvait plus du tout se plier avec cette dégénérescence du cartilage », soupire-t-il. Au programme huit mois sans marcher et finalement, un an et demi après cette chute, la pose forcée d’une prothèse. En décembre 2020, il en profite pour officialiser, « résigné », sa retraite de snowboardeur de haut niveau et se souvient d’un Noël, « ma prothèse et moi à l’hosto ». Sauf qu’en 2021, Pierre Vaultier se relance contre toute attente avec son snow.

« Il faut normalement cinq mois pour bien récupérer les fonctionnalités de son genou après la pose d’une prothèse, explique-t-il. J’avais un bon feeling donc je suis retourné rider le 1er juin 2021 sur le glacier des 2 Alpes (Isère). Comme quoi le cerveau est plus fort que tout : j’avais une telle obstination que j’ai repris directement avec une planche de course. » Le discours d’un médecin va dans le même temps chambouler son destin : « Il m’a confié que ce n’était pas parce que personne n’avait repris le sport de haut niveau avec une prothèse de genou que c’était impossible. Cette phrase a résonné en moi. Ma fin de carrière m’avait glissé entre les doigts et ça m’a donné envie de plonger dans un projet fou et absolu ».

Champion olympique de boardercross en 2014 et 2018, le snowboardeur Pierre Vaultier (34 ans) a montré qu'il restait à un très haut niveau grâce à son projet « Reshapes ».
Champion olympique de boardercross en 2014 et 2018, le snowboardeur Pierre Vaultier (34 ans) a montré qu’il restait à un très haut niveau grâce à son projet « Reshapes ». – Sam Strauss / Red Bull Content Pool

« Je vivais un rêve éveillé »

A savoir maintenir le documentaire Reshapes avec Red Bull tout en en ambitionnant de prendre part aux JO-2022 de Pékin. Un « tournant incroyable » qui n’est pas sans rappeler le retour inespéré du skieur freestyle   Kevin Rolland. « Tout comme lui, je me suis alors interdit de douter », indique Pierre Vaultier, qui retrouve peu à peu ses qualités physiques de double champion olympique, au point de réintégrer l’équipe de France à l’automne dernier.

« Je vivais un rêve éveillé, sourit-il. J’étais resté deux ans loin du circuit et je n’avais rien perdu de mes qualités. Ça a fait halluciner tout le monde, à tel point que des adversaires blaguaient en me disant que j’avais fait semblant d’être blessé pendant tout ce temps. Cette impression d’être back in the game était top. J’avais bien l’intention de remettre ma jambe en pleine forme, comme s’il n’y avait pas de prothèse. »

Pierre Vaultier s'est confronté à 14 modules pour foncer au bout de son incroyable projet de snowboard, un an et demi après sa grave blessure au genou droit.
Pierre Vaultier s’est confronté à 14 modules pour foncer au bout de son incroyable projet de snowboard, un an et demi après sa grave blessure au genou droit. – Sam Strauss / Red Bull Content Pool

« La moindre luxation sur une prothèse serait dramatique »

Sauf que sur le plan du droit français, la présence d’une prothèse dans son genou se révèle être un casse-tête sans fin. « Avec la fédération, on s’est dit qu’on allait trouver une solution concernant l’assurance, mais on s’est heurté à la loi, glisse le snowboardeur natif de Briançon. La commission médicale a toujours suivi la contre-indication à la pratique de mon sport à haut niveau sur laquelle insistait le fabricant de prothèse. » Si Andy Murray a par exemple pu revenir sur le circuit ATP malgré une prothèse à la hanche, Pierre Vaultier a donc dû se résoudre à lâcher l’affaire en novembre, juste avant la première étape de la Coupe du monde.

« Mais dès le lendemain, je basculais sur l’envie de créer de A à Z le projet Reshapes », sourit l’intéressé. Après deux semaines d’intense construction, avec 1.500 m3 de neige, sur ce nouveau pumptrack conçu par Pierre Vaultier himself via « une modélisation en 3D ultra-précise », le grand jour est prévu le 3 février. « J’avais une pression monstre, entre la quinzaine de personnes mobilisées par Red Bull et la courte fenêtre au niveau de la météo, avec 45 minutes pour boucler l’intégralité du run. » Et forcément des doutes quant à la résistance de ce genou en cas de mauvaise réception.

 A chaque fois que je prenais le tracé, je me disais : « Faut-il vraiment que je fasse ça ? ». La moindre luxation sur une prothèse serait dramatique. Est-ce que je ne risque pas de me dérouiller et de ne plus jamais remarcher de ma vie ? C’est une des premières fois de ma vie où j’ai vraiment eu peur sur mon snowboard. »
 

« A un moment, il m’a fallu mettre un voile sur ces risques »

Pierre Vaultier finit par s’élancer sur cet incroyable challenge à 5 m de haut, sur « une tour de départ flippante », avec une falaise de 15 m en contrebas, et 50 cm de large pour passer à certains endroits, le tout à près de 70 km/h en moyenne. Un bond de 17 m entre deux modules et une vitesse quasiment trois fois supérieure par rapport à Shapes, le double champion olympique se doit de faire preuve d’une précision extrême pour aller au bout d’une traite.

Après « une grosse chaleur » dans une cuvette, avec une réception hors module à la suite d’un saut de 13 m, il réalise ce défi majeur de sa carrière. Evidemment, son chirurgien n’était pas aux premières loges avec du pop-corn pour saluer l’exploit. « Il n’a été au courant qu’a posteriori et il n’a pas approuvé, reconnaît Pierre Vaultier. Mais il respecte ce qui m’anime au plus profond de moi-même. Avant le départ, j’ai eu une mise au point sur les conséquences négatives qu’aurait une chute. Puis à un moment, il m’a fallu mettre un voile sur ces risques. »

Un « niveau de peur et d’exigence » qu’il n’avait jamais atteint

Et ainsi foncer vers une saison 2022 aux allures de « verre complètement plein » malgré le renoncement forcé à une cinquième participation olympique. « J’ai validé mon retour en compétition en titillant mes adversaires pour la reprise. Puis j’ai bouclé un projet vidéo monstre, en atteignant pour la première fois un tel niveau de peur et d’exigence. »

De quoi mériter d’« enfin souffler un peu », avant une nouvelle arthroscopie en mai pour nettoyer la fibrose de son genou. « Je sais à quel point je suis sur un fil avec cette prothèse », conclut l’athlète haut-alpin. Rendez-vous pour Rereshapes quand même dans quelques mois, Pierrot, non ?