«Smart reply» de Gmail: L’IA est-elle sur le point de révolutionner nos échanges par mail?

Illustration de la messager de Google, Gmail. — Patrick Semansky/AP/SIPA

  • Avec Smart Reply, Gmail suggère trois réponses à chaque mail que l’on reçoit.
  • La fonctionnalité utilise le machine learning (apprentissage automatique), elle affine ses propositions à mesure qu’on l’utilise.
  • L’intelligence artificielle va-t-elle finir par complètement se substituer à nous dans les échanges numériques?

« Bien reçu. », « c’est noté », « MERCI BEAUCOUP »… C’est laconique mais efficace et plutôt pertinent. Depuis plusieurs mois, les utilisateurs de Gmail ont l’étrange sensation d’être épiés par un petit curieux qui s’amuse à lire le moindre mail depuis son canapé virtuel. Aidée par une intelligence artificielle, la messagerie de Google s’est, très progressivement, mise à nous mâcher le travail. Elle propose trois réponses toutes faites à chacun de nos mails, elle termine la fin de nos phrases en pleine rédaction et elle nous rappelle de répondre à nos messages. Plus besoin de réfléchir, la machine le fait pour nous.

« Smart reply (réponse intelligente) utilise le machine learning (apprentissage automatique) pour donner des réponses de plus en plus pertinentes à mesure que vous l’utilisez. Si vous êtes plus “merci !” que “merci”, nous proposerons des réponses qui vous ressemblent plus », expliquait Google en 2017. A mi-chemin entre un assistant et un double numérique, l’algorithme flique carrément nos bonnes conduites, en nous rappelant à l’ordre quand on a oublié de répondre à quelqu’un. Pratique mais un peu flippant. Que laisse présager ces fonctionnalités pour l’avenir de nos échanges par mail (en considérant que les missives digitales feront partie de notre futur) ?

Démonstration de «Smart Reply». Démonstration de «Smart Reply». – Blog Gmail

Et nos données personnelles alors ?

La technologie a tout l’air de connaître le contenu de nos échanges privés. Pire, elle n’a même pas l’air de s’en cacher… C’est à se demander quel est le vrai sens du terme « données personnelles ». « A partir du moment où on confie à un opérateur privé nos messages, il peut certainement y avoir accès, mais on n’imagine pas qu’une personne soit derrière parce que ce serait beaucoup trop coûteux, répond d’un air amusé Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en intelligence artificielle, président du comité d’éthique du CNRS. Ce n’est pas une intrusion dans la vie individuelle dans le sens où c’est traité en masse », contredit-il. Et Google confirme. « Nous ne lisons pas les e-mails de nos utilisateurs, ni de nos clients. »

Si, pour l’heure, l’algorithme du géant du Web ne va pas chercher très loin (les réponses restent assez sommaires : entendu, merci beaucoup, c’est noté, à bientôt), elle donne un avant-goût de ce qui nous attend à l’ère de l’IA. Au revoir la prise de tête administrative, bonjour l’organisation intelligente des mails et l’écriture automatisée (la preuve avec « smart compose » lancé en octobre dernier par la firme de Mountain View)… Rien de très spectaculaire, vous dites ? « Indépendamment de la difficulté technique, il faut éviter de donner le sentiment d’une intrusion dans l’autonomie de l’utilisateur », précise Jean-Gabriel Ganascia. Il ne faut pas froisser sa susceptibilité, ni attiser sa paranoïa. On se souvient de la folie qui a entouré la sortie des Google Glass. En 2013, la campagne Stop the cyborg encourageait les gens à « réclamer des zones libres, sans surveillance perpétuelle afin qu’ils puissent parler et se comporter librement ». Les lunettes de Google étaient perçues comme des Big Brother en puissance.

« Il faut voir l’intelligence artificielle comme un partenaire »

Avec Smart Reply, Gmail flirte avec la limite de l’acceptable. Heureusement, la messagerie ne fait que suggérer, et les plus agacés peuvent désactiver la fonction dans les paramètres. « J’ai du mal à imaginer qu’un jour, il y ait une substitution, l’expérience montre qu’il faut voir l’intelligence artificielle comme un partenaire », insiste le spécialiste. On écrira moins, mais on passera peut-être plus de temps sur les choses importantes. « L’intelligence artificielle aura un grand effet sur les lettres professionnelles, elles seront pré-écrites, en revanche la correspondance privée, je ne pense pas. C’est un peu la même chose qu’avec les agents conversationnels, ça peut marcher tant que la sémantique est univoque, sans ambiguïtés, ni jeu de mots », poursuit Jean-Gabriel Ganascia. Mais dans la vie de tous les jours, on joue sur le double sens et c’est très difficile à imiter pour une machine.

Aujourd’hui, la tendance est à la vidéo. Le futur des échanges pourrait se jouer sur ce terrain et moins sur les mails à proprement parler. On filmerait notre vie et l’intelligence artificielle se chargerait de sélectionner les événements les plus frappants. « Vous avez vu un truc incroyable dans le métro et vous demandez à la machine de revoir cette séquence », imagine le spécialiste. On l’enverrait à nos proches ou la publierait sur les réseaux sociaux très facilement. C’est jouable, mais l’intelligence artificielle n’est pas encore assez robuste et, surtout, il faudra accepter d’avoir un appareil vissé sur la tête en permanence pour filmer notre quotidien. Qui sait, les Google Glass ne sont peut-être pas complètement mortes… Mais pour l’heure, on s’en tiendra à : « OK, merci ! »