#ShutUpFranzen : Trop tard pour éviter une apocalypse climatique ou pas ? Un tribune ravive les divisions sur les réseaux sociaux

Quand la température moyenne mondiale augmente de plus de deux degrés Celsius, notre société franchira un point de non retour. — MrsBrown / Pixabay

  • Dans une tribune publiée le 8 septembre dans le New Yorker, le romancier américain Jonathan Franzen défend l’idée que l’on ne pourra pas échapper à l’apocalypse climatique et qu’il vaut mieux l’admettre qu’être dans le déni.
  • Son approche, partagée par une fange du mouvement écologiste, a suscité un grand débat sur les réseaux sociaux auquel se sont mêlés citoyens, activistes et scientifiques.
  • Le hashtag #ShutUpFranzen (La ferme Franzen !) a même émergé sur Twitter.

« Et si on arrêtait de faire semblant ? » Le titre de cette tribune paru dans le New Yorker le 8 septembre dernier est signé Jonathan Franzen. Le romancier américain défend l’idée que l’on ne pourra pas échapper à l’apocalypse climatique et que par conséquent, on agirait mieux pour la planète et pour nous si l’on admettait cette théorie, plutôt que d’être dans le « déni » et croire qu’il est encore possible de sauver la terre. Une réflexion qui rejoint celle des collapsologues, pour qui l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle est inévitable.

Alors qu’une troisième grève mondiale pour le climat est organisée ce vendredi, à la veille d’un sommet de l’Onu crucial, l’écrivain soutient l’efficacité d’action locale plutôt que collectives, la préparation aux incendies, aux inondations et aux réfugiés climatiques plutôt qu’à la pression sur les pouvoirs publics. La tribune semble avoir déclenché un débat sans précédent sur les réseaux entre les défenseurs du climat.

« Nous sommes clairement foutus »

A la parution, les réactions des internautes ne se sont pas fait attendre. « J’annule mon abonnement de 40 ans. Votre responsabilité sur ces questions ne pourrait être plus grande », annonce une lectrice du New Yorker. « Quel torchon », renchérit une autre, tandis qu’un jeune homme assure que « nous sommes clairement foutus et aucune initiative de produit écologique ou de recyclage ne va éviter la catastrophe ». Un joyeux foutoir dans lequel on ne trouve pas que des citoyens engagés.

« Cela crée une sorte de panique »

« Ces réactions opposées ne m’étonnent pas, commente pour 20 Minutes Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France et auteur de On ne joue plus ! Manuel d’action climatique et de désobéissance civile*. Cela fait un an que le climat est devenu un débat de société comme jamais auparavant. En octobre dernier, les scientifiques de GIEC ont sorti un rapport dans lequel ils ont rehaussé d’un cran l’alerte sur l’urgence climatique en affirmant qu’il ne nous restait plus que 10 ou 20 ans pour agir. Avant on n’avait pas vraiment de deadline, le sentiment que l’on avait encore le temps, alors que là on ne l’a plus. »

« Cela crée une sorte de panique, également due au sentiment de ne pas y arriver, de frustration et de colère vis-à-vis des dirigeants, analyse le directeur de Greenpeace. Tous ces éléments font que depuis un an, une question divise de plus en plus au sein même des mouvements écologistes : comment doit-on réagir face à la crise climatique ? Faut-il mieux des actions individuelles ou collectives ? Est-ce que l’on peut encore sauver les meubles ou faut-il mieux penser à la reconstruction d’un nouveau monde ? »

« Je ne vois pas la nature humaine changer radicalement de sitôt »

Dans sa tribune, Jonathan Franzen est clairement de ce dernier avis. Selon lui, puisque « depuis trente ans et malgré des efforts soutenus », nous n’avons « pratiquement pas progressé » dans la lutte pour réduire les émissions mondiales de carbone, il sera impossible de le faire avant le point de non-retour prédit par les scientifiques si la température moyenne mondiale augmente de plus de deux degrés Celsius. Le romancier estime en effet qu’il faudrait que les principaux pays polluants « [mettent] en place des mesures de conservation draconiennes » et que les citoyens ne sont pas prêts à faire ces sacrifices. « Je ne vois pas la nature humaine changer radicalement de sitôt. »

Là encore sa vision divise, même chez les experts. « Si vous avez plus de 50 ans, vous devriez être prêt à vivre une catastrophe dans les 20 prochaines années », annonce une femme se présentant comme une scientifique et mettant en avant le problème de surpopulation. Une seconde doctoresse met en avant l’incohérence des propos de l’écrivain : « il dit qu’à cause de la nature humaine, on ne pourra pas stopper le changement climatique, (…) mais Il n’y a pas de « nous » global. Il y a des gens au pouvoir qui bloquent le changement nécessaire, des gens qui luttent pour leur vie. »

« Shut up, Franzen »

Au vu du débat qu’a soulevé cette tribune, plusieurs scientifiques émérites ont jugé nécessaire de ne pas simplement répondre quelques mots dans un tweet et ont eux-mêmes publié des tribunes ou des articles complets dans divers blogs et média. Celle de la scientifique Kate Marvel sur le blog scientificamerican est devenue le symbole de cette opposition. Appelée « Shut up, Franzen », elle a été largement partagée et alimentée le débat, lançant même le hashtag #ShutUpFranzen. « Nous ne sommes, je vous le promets, pas condamnés », affirme l’experte.

« Il se peut que nous ayons déjà réveillé un monstre endormi qui finira par dévorer le monde. Il se peut que le fait même de la nature humaine, quelle qu’elle soit, exclut toute possibilité d’action concertée. Mais je suis un scientifique, ce qui signifie que je crois aux miracles. » Un message d’espoir largement repris par les internautes.

« Avec le discours de Jonathan Franzen, il y a tout de même un risque de repli sur soi »

La scientifique craint également que le discours du romancier conduise à l’inaction. « Il y a des moments où la certitude d’inévitabilité semble réconfortante. Les combats sont épuisants quand la victoire semble incertaine. Il est tentant de se retirer dans un endroit privilégié (…) attendre l’apocalypse et espérer qu’elle soit douce », commente Kate Marvel.

Jonathan Franzen compare, lui, cette théorie à celle « des chefs religieux qui craignent que, sans la promesse du salut éternel, les gens ne se donnent pas la peine de bien se comporter ». « Même si nous ne pouvons plus espérer être épargnés par le réchauffement à deux degrés, il existe toujours de solides arguments pratiques et éthiques en faveur de la réduction des émissions de carbone », argue-t-il en encourageant les initiatives locales.

« Avec le discours de Jonathan Franzen, il y a tout de même un risque de repli sur soi et donc de paralysie, souligne Jean-François Julliard. Il est trop tard pour éviter le dérèglement climatique, mais pas pour éviter les conséquences les plus catastrophiques. Pour cela il faut agir à tous les niveaux. Individuellement, mais aussi collectivement. »

*On ne joue plus ! Manuel d’action climatique et de désobéissance civile (Coédition Seuil/Don Quichotte, 9 mai 2019, 13 euros)

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