Sexisme : Des comportements de plus en plus « véhéments et violents » chez certains jeunes hommes

« Le sexisme ne recule pas en France. Au contraire, certaines de ses manifestations les plus violentes s’aggravent, et les jeunes générations sont les plus touchées. » Ce lundi 23 janvier, le Haut conseil pour l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a publié son rapport annuel sur l’état des lieux du sexisme en France.

Cinq ans après la vague #MeToo, ses effets sur les mentalités tardent à se faire sentir. Pire, selon le HCE, les idées sexistes sont en progression chez certains jeunes. Les comportements « masculinistes » sont même plus intégrés chez les hommes de moins de 35 ans que dans le reste de la population masculine. Selon le « Baromètre Sexisme »* mené avec l’institut Viavoice, 20 % des 25-34 ans considèrent que pour être respecté en tant qu’homme dans la société, il faut vanter ses exploits sexuels auprès de ses amis (contre 8 % en moyenne dans le reste de la population masculine) et 23 % qu’il faut parfois être violent pour se faire respecter (11 % en moyenne).

L’ouverture progresse, l’opposition se radicalise

« On constate qu’une partie des jeunes est très sensibilisée au sexisme est aux violences sexistes et sexuelles, mais une autre frange se construit en réaction à tout cela », commente Anne-Cécile Mailfert, présidente fondatrice de la Fondation des femmes. C’est ce que les spécialistes appellent le « Backlash » (contrecoup en français). Un concept, théorisé dans les années 1990 par la féministe américaine Susan Faludi, estimant que chaque avancée pour le droit des femmes serait immédiatement suivie d’un « retour de bâton » réactionnaire et masculiniste.

Selon Anne-Cécile Mailfert, avec Eric Zemmour et Donald Trump en tête de gondole, ces nouveaux réactionnaires drainent une armée d’influenceurs avec deux sujets phares, l’environnement et l’égalité homme-femme. « C’est une construction idéologique avec une rhétorique antiféministe, pensée pour justifier et expliquer les inégalités et la domination de l’homme sur la femme », estime-t-elle. Avec pour résultat, le plus souvent, un déchaînement sur les réseaux sociaux à base de raids masculinistes ultraviolents et de cyberharcèlement.

Le retour des réacs

Des discours qui se diffusent et imprègnent les jeunes générations. Stéphanie Le Gal-Gorin, sociologue spécialisée et coordinatrice d’un accueil de jour pour les victimes de violences, le constate à chaque intervention dans des établissements scolaires où elle rencontre des jeunes hommes qui deviennent « de plus en plus violents et véhéments » sous prétexte que « tout est entendable » : « Il y a des garçons pour qui la quête d’identité est un peu plus complexe, et parmi eux, certains sont fragiles et se sentent en danger. Ils pensent qu’ils ont intérêt à maintenir leurs privilèges d’hommes, leur statut dominant. » La sociologue précise toutefois que cette partie n’est pas majoritaire, loin de là, mais qu’elle s’exprime de plus en plus fort.

En parallèle à cette montée du masculinisme, l’explosion de la consommation de contenus pornographiques est aussi pointée du doigt par les spécialistes. « La culture du viol est très présente chez les 18-25 ans. Plus que chez les moins de 30 ans et beaucoup plus que dans les catégories supérieures en âge, explique Anne-Cécile Mailfert, elle est portée par une représentation extrêmement violente et par les scènes d’humiliation des femmes de plus en plus fortes dans le porno. »

Le porno, premier accès à la sexualité

Pour preuve, le baromètre Sexisme montre que seuls 48 % des hommes entre 15 et 34 ans considèrent que l’image des femmes véhiculées par les contenus pornographiques est problématique, alors que ce chiffre atteint 79 % pour les hommes de plus de 65 ans.

« Les études montrent qu’en grande majorité, le premier accès à la sexualité pour les jeunes est aujourd’hui le porno, précise Marie-Anne Bernard, co-présidente de la commission « Stéréotypes » du HCE. Or, la représentation toujours plus dégradante et de plus en plus violente a des effets sur les jeunes. D’autant qu’il est en quasi libre accès sur Internet désormais. »

Au final, les spécialistes s’accordent sur le fait qu’il n’y a rien de nouveau de ces offensives contre le féminisme et l’égalité entre les hommes et les femmes. « La société se fracture et comme à chaque fois dans ces périodes, les pensées les plus archaïques, refont surface avec de nouveaux habits pour s’insérer dans ces fractures, commente Marie-Anne Bernard. Il faut mettre constamment des garde-fous pour ne pas laisser se diffuser ces pensées. »

Réguler les réseaux et former les enseignants

Pour cela, la vice-présidente du HCE propose plusieurs solutions. En premier lieu, encourager et donner les moyens à l’ARCOM, en charge des réseaux sociaux depuis l’absorption d’Hadopi, de réguler les contenus masculinistes en s’attaquant en priorité aux vidéos les plus regardées sur Youtube, aux influenceurs les plus suivis sur Instagram… « Une condition indispensable pour amorcer la pompe. » Autre solution, appliquer la règle du « Name and shame » (de l’anglais qui signifie « nommer et couvrir de honte ») en interpellant les entreprises qui sponsorisent ces contenus.

Enfin, et surtout, se concentrer sur l’Education nationale en repensant l’éducation sexuelle : « Il faut des personnes formées en charge de ces sujets, et pas juste demander aux profs de se débrouiller sans aide. »

« Il y a un vrai paradoxe entre le féminisme, qui est en train de gagner intellectuellement, et les faits où cela ne se traduit pas », conclut Marie-Anne Bernard. La révolution numérique a produit des effets et a permis de sortir la question des violences sexistes et sexuelles de l’invisibilité, mais entre ce que la société, civile, politique, sportive, affiche et la réalité des mentalités, « il y a un fossé ».