Semaine de l’industrie : Pourquoi les filles sont-elles toujours aussi peu nombreuses en écoles d’ingénieurs ?

Prêcher la bonne parole partout en France. A l’occasion de la 11e édition de la Semaine de l’industrie, 4.500 événements gratuits sont organisés ces jours-ci pour promouvoir les métiers industriels et leur mixité. Car l’heure est grave. Selon la dernière enquête nationale d’IESF (Ingénieurs et Scientifiques de France) publiée en septembre, les écoles d’ingénieurs comptaient seulement 28 % de filles. « Un chiffre qui n’a pas bougé depuis 2013 alors qu’il progressait de manière constante les quarante années précédentes », informe Philippe Dépincé, président de la commission formation et société à la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI).

Des chiffres d’autant plus alarmants que la pénurie d’ingénieurs pose un problème économique : selon le rapport de l’IESF, la France diplôme chaque année 38.000 ingénieurs par an, alors qu’il en faudrait 60.000 pour répondre aux besoins du marché du travail. Exemples : la filière hydrogène en manquerait de 5.000, la filière de l’air et de l’espace de 10.000, le nucléaire de 10.000 aussi.

Une situation plus ou moins marquée selon les écoles

Le défaut de mixité n’est pourtant pas uniforme dans toutes les écoles d’ingénieurs. Selon la Conférence des grandes écoles, certaines ne comptent que 5,5 % de filles, quand d’autres en dénombrent 78,8 %. « Les écoles spécialisées en sciences de la vie, biologie, agronomie, chimie, environnement sont très féminisées, alors que celles qui touchent au numérique, à la mécanique, l’automobile, au BTP le sont très peu », constate Aline Aubertin, présidente de Femmes Ingénieures.

« On trouve aussi une plus grande proportion de filles dans les écoles d’ingénieurs généralistes », ajoute Amel Kefif, directrice générale d’Elles bougent, association qui vise à susciter des vocations auprès des jeunes filles dans les métiers des secteurs industriels, technologiques et scientifiques via l’intervention de 9.000 marraines dans les établissements scolaires.

Le manque de modèles féminins

Si la féminisation des effectifs est encore à la traîne dans nombre d’écoles, c’est tout d’abord que trop peu de collégiennes et de lycéennes rêvent de devenir ingénieures. « Il n’y a pas un métier d’ingénieur, mais une ribambelle de métiers différents. Ce qui ne facilite pas leurs représentations auprès des jeunes », souligne Aline Aubertin.

Et force est de constater que les a priori ont toujours la vie dure : « Les métiers techniques et de l’ingénierie sont encore stéréotypés masculins. Les dessins animés et les films ne montrent jamais une femme scientifique en activité. Et sur les boîtes de jeux de microscope par exemple, il y a toujours une photo de garçon », remarque Amel Kefif. Même si des journées métiers sont organisées dans certains collèges et lycées, selon Philippe Dépincé, elles sont insuffisantes pour susciter des vocations : « Il faut casser l’autocensure des filles dès le plus jeune âge. Certes il y a des interventions des femmes scientifiques dans le secondaire, mais les jeux sont presque déjà faits. »

La réforme du bac pointée du doigt

Les écoles d’ingénieurs véhiculant une image élitiste, beaucoup de jeunes filles pensent aussi qu’elles ne sont accessibles qu’après une classe prépa et s’autocensurent : « La complexité du système scolaire fait qu’il est difficile de se repérer. Donc tous les lycéens ne savent pas qu’il existe des écoles d’ingénieurs post-bac ou que beaucoup d’écoles recrutent par la voie des admissions parallèles (sur dossier ou sur concours) des titulaires d’un BTS, BUT, d’une licence », relève Aline Aubertin.

La dernière réforme du bac, mise en œuvre à partir de 2009, aurait également aggravé le phénomène de retrait des filles à l’égard des cursus purement scientifiques, selon Aline Aubertin : « Les lycéennes sont souvent éclectiques et elles ont profité de la multiplicité des spécialités proposées pour s’ouvrir à des domaines différents. Elles ont été moins nombreuses à choisir des triplettes scientifiques (par exemple : mathématiques/physique-chimie/sciences de la vie ou mathématiques/physique-chimie/sciences de l’ingénieur, ou bien encore mathématiques/numérique et sciences informatiques/physique-chimie). »

Et selon une note de la Depp de 2021, 52 % des filles qui avaient choisi les maths en enseignement de spécialité ont choisi de l’arrêter en terminale. De ce fait, elles sont moins nombreuses à opter ensuite pour une classe préparatoire scientifique que leurs aînées de feue la filière S. D’ailleurs, elles ne représentent que 30 % des effectifs dans ces classes prépas. Et sans un bagage conséquent en sciences, difficile aussi d’intégrer une école d’ingénieurs post-bac ou en admission parallèle après une licence.

Agir tous azimuts, une urgence

Un constat qui a conduit l’IESF à publier une tribune dans le JDD, dans laquelle elle demande au gouvernement de modifier les programmes de tronc commun de 1re et de terminale pour les maths et les matières scientifiques. Car si le ministre de l’Education, Pap Ndiaye,  a annoncé récemment la réintroduction d’un enseignement des mathématiques obligatoire à la rentrée 2023, le fait que cela soit une heure et demie de cours hebdomadaire est jugé insuffisant. Selon Amel Kefif, il faut aussi que « les prescripteurs d’orientation poussent les filles à prendre la spécialité maths au lycée, car beaucoup sont très capables de réussir, même si elles en doutent. »

Et même si la destruction des stéréotypes est un travail dont les retombées sont longues, il faut l’intensifier, selon Philippe Dépincé : « Dès le primaire, il faut multiplier les interventions sur les études scientifiques et techniques en présentant aux élèves les grandes découvertes scientifiques faites par des femmes. » La toute nouvelle astronaute française, Sophie Adenot, ingénieure de formation, avait ainsi lu la biographie de Marie Curie dans son enfance… Pour aller dans cette direction, la CDEFI a lancé il y a une dizaine d’années le concours « Ingénieuses », qui récompense les meilleures initiatives des écoles visant à lutter contre les stéréotypes dans le monde ingénieur. Et Elisabeth Borne en personne a apporté sa pierre à l’édifice  : « Ne vous laissez jamais dire qu’une filière n’est pas faite pour vous. Ne vous laissez jamais dire qu’un métier ou un rêve ne s’écrit qu’au masculin »,  a déclaré la Première ministre mi novembre en célébrant le 50e anniversaire de l’ouverture aux femmes du concours de l’École polytechnique, dont elle est diplômée.

Ouvrir d’autres voies d’accès ?

Le monde artistique doit aussi être mis à contribution, selon Aline Aubertin : « Il faudrait que des séries montrent les ingénieures en action. Car on se souvient par exemple de l’effet de R.I.S Police scientifique et de la série Les experts : elles avaient suscité beaucoup de vocations chez les jeunes. »

Autre suggestion : que les écoles d’ingénieurs imaginent d’autres voies d’accès ou élargissent leur vivier de recrues. Exemple avec l’ISEP (école d’ingénieurs du numérique). Cette école propose un cycle intégré international avec une section sciences et société ouverte aux élèves qui ont pris la spécialité maths en Terminale, mais une autre non scientifique. Le programme comprend des aménagements en sciences physiques et un renforcement en économie, afin de remettre les élèves à niveau. Un exemple à suivre ?