Seconde Guerre mondiale : Sur les traces de la rafle oubliée du Vieux-Port de Marseille

Une vie dédiée à reconstituer patiemment un puzzle titanesque, pièce à pièce. A mettre des mots, des situations, des images sur un lourd silence. Celui de son père, calqué sur celui de la France. Depuis des années, Antoine de Gennaro cherche à comprendre comment les vies de son père Alphonse, de ses grands-parents et de son arrière-grand-père ont basculé à jamais, un matin de janvier 1943. Un épisode dont personne ne parlait dans sa famille, et dont très peu de Marseillais ont connaissance encore aujourd’hui.

C’était il y a tout juste 80 ans. Entre les 22 et 24 janvier 1943, une série de rafles ont été conduites dans les vieux quartiers de Marseille sur ordre des nazis, Hitler ayant décidé « d’épurer » le « chancre de l’Europe », avec la participation de la police française. Cette opération Sultan a conduit à l’évacuation d’environ 20.000 personnes et le transfert forcé de 12.000 personnes dans un camp de rétention à Fréjus. Près de 800 juifs ont été envoyés à la mort dans les camps d’exterminations nazis, et tout un quartier populaire baptisé « la petite Naples », derrière le Vieux-Port, a été vidé de force de ses habitants, pour beaucoup des immigrés italiens.

« Comme 90 % des déportés, mon père était un taiseux »

Parmi ces immigrés italiens se trouvait la famille d’Antoine de Gennaro. Ses grands-parents tiennent un café près de la rue du Panier. Le 24 janvier 1943, sa grand-mère Augusta, son arrière-grand-père Alfonso et son père Alphonse, alors âgé de 17 ans, sont arrêtés. Ils sont d’abord envoyés au camp de Fréjus. « Mon arrière-grand-père était un vieillard de 70 ans, raconte Antoine de Gennaro. Il est décédé le 27 janvier 1943 au camp de Fréjus à cause d’une bronchite. Il n’y avait pas assez de place dans le camp, donc il dormait sur la paille, en plein hiver. »

Sa grand-mère et son père sont déportés dans deux camps différents, et ont tous deux survécu. A son retour à Marseille, son père pèse 31 kg. Et pendant des années, Antoine de Gennaro n’en saura guère plus. « Mon père est décédé quand j’avais 26 ans, explique-t-il. A cette époque-là, on n’avait pas le même relationnel avec ses parents. Il parlait très peu de ce qu’il a vécu. Comme 90 % des déportés, c’était un taiseux. Je savais juste l’enfer de la déportation. J’ai demandé plusieurs fois à mon père ce qui s’était passé. Il répondait qu’il me dirait le moment venu. Et ce moment n’est jamais venu. Je le regrette profondément. »

Une plainte pour crime contre l’humanité

Alors, Antoine de Gennaro entame des recherches. « Je voulais faire un mémoire d’une dizaine de pages pour mes enfants, confie-t-il. J’en suis à 165 pages. » A force de recherches, de lettres, de documents glanés ici et là, Antoine de Gennaro reconstitue fil après fil le déroulé de l’Histoire. « C’est la plus grosse rafle, devant celle du Vel d’Hiv, rappelle-t-il. C’était le même système et les mêmes personnages. Mais pour le Vel d’Hiv, ils ont arrêté majoritairement des juifs d’origine étrangère. La rafle du Vieux-Port, c’est 90 % de Français. » Les autorités allemandes prennent cette décision afin de contrer des attentats contre les nazis survenus peu de temps après à Marseille. Une première rafle est d’abord organisée dans le quartier de l’Opéra les 22 et 24 janvier, un quartier où les juifs étaient nombreux en raison de la proximité avec la synagogue. Le 24 janvier, la rafle est étendue au quartier Saint-Jean tout proche. Après l’évacuation de milliers de personnes, les nazis procèdent à la destruction de 1.500 immeubles sur 14 hectares dans le quartier.

« Raser un quartier, ce n’est pas innocent, martèle Antoine de Gennaro. C’était une opération immobilière prévue par les Allemands et les Français pour un projet d’urbanisation. Et ils ont choisi un quartier avec une majorité d’Italiens, des petites gens. C’est un acte raciste. » Aujourd’hui membre du jeune collectif Saint-Jean 24 janvier 1943, Antoine de Gennaro se bat pour que la justice fasse son œuvre. Après une plainte du collectif, une enquête a été ouverte en 2019 pour crime contre l’humanité. « C’est important de faire reconnaître ce qui s’est passé », indique Antoine de Gennaro.

L’homme mène également un point d’honneur à sensibiliser les plus jeunes à cet épisode, et participera aux cérémonies commémoratives prévues à Marseille le 29 janvier, avec notamment l’inauguration d’une exposition qui retrace sur le Vieux-Port ce sombre épisode de l’histoire de la cité phocéenne. « Il faut faire en sorte que ça ne tombe pas dans l’oubli, clame Antoine de Gennaro. Quand on voit ce qui se passe en Europe, au Brésil ou aux Etats-Unis, avec des mecs qui s’en prennent au Capitole, il y a de quoi se poser des questions… »