Scandale à la FFF : Décadence et désinvolture, la fin de règne délétère de Noël Le Graët

Les temps sont durs pour les monarques. Si Elizabeth II peut enfin reposer en paix après onze jours de cérémonies grandiloquentes, le Royaume FFF du souverain Noël Le Graët est embourbé dans une tempête à 10 sur l’échelle de Beaufort. Dernier coup de vent en date, une attaque de Kylian Mbappé sur le terrain des droits à l’image, précipité par une erreur d’appréciation de NLG. Ce dernier avait jugé pertinent de bomber le torse dans les colonnes de L’Equipe, en martelant lundi que la convention liant la FFF aux Bleus, pourtant à l’origine d’une querelle printanière, ne « changera pas avant la Coupe du monde ».

Agacé, l’attaquant du Paris Saint-Germain a répondu par l’annonce du boycott d’une opération marketing. La fédé se rétractera dans un communiqué pondu à la va-vite sans mise en forme sur Word, le genre de truc qui pue la panique, alors que Le Graët a dû rappliquer à Clairefontaine pour éteindre l’incendie provisoirement. L’affaire sonne comme un désaveu pour ce dernier : L’Equipe révèle mercredi matin que la plus haute instance du foot français a agi sous la pression du ministère des sports après des négociations entre Amélie Oudéa-Castéra et Philippe Diallo, vice-président de la fédé.

Une pierre de plus dans le jardin maculé de Le Graët, épinglé début septembre dans une enquête peu flatteuse du magazine So Foot Où il est notamment question de harcèlement sexuel, de messages graveleux et autres lourdeurs suffisamment dérangeantes pour que la 3F décide d’attaquer le mensuel pour diffamation.

Lourdeurs et désinvolture

Dans la constellation des gens plus ou moins proches de l’astre, alliés comme opposants, on n’est guère surpris par ces accusations, qui avaient par ailleurs filtré dans plusieurs médias. « Ça fait des années qu’on le sait », nous dit un opposant historique en off, tandis qu’un ancien proche de Le Graët « ne doute absolument pas que de tels messages puissent émaner de lui. » Un avis partagé par plusieurs collaborateurs passés par la fédé même si certains se veulent plus nuancés.

« Autant je n’ai aucun doute sur le fait qu’il ait pu inviter des collaboratrices à dîner. C’est déplacé, c’est pas dans l’air du temps et il aurait mieux fait de s’abstenir. Autant sur l’un des textos révélés, je suis assez étonné, je ne le vois pas faire une connerie pareille par écrit. Noël, s’il utilise quatre mots par texto c’est déjà le max, alors une grande déclaration enflammée avec des mots salaces… »

A l’analyse au doigt mouillé on préférera l’audit diligenté par le ministère des Sports : comme révélé par L’Equipe, des inspecteurs de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) ont été missionnés par Amélie Oudéa-Castéra pour taper dans la fourmilière. Ou gagner du temps à l’approche d’un Mondial 2022 qui pourrait tout faire oublier en cas de parade sur les Champs.

Et ce, même si AOC a très peu goûté en privé au je-m’en-fichisme de Le Graët à l’annonce du rendez-vous au ministère, vendredi dernier. Une habitude chez le patron des 3F. « La fédé et le football en général, se considèrent au-dessus des lois, persifle un connaisseur. Il faut voir avec quelle légèreté Noël Le Graët a répondu à l’invitation de la ministre des Sports. »

Passivité interne face aux multiples révélations

Au fond, ce n’est pas tant la prolongation jouée par un ministère dont on comprendrait presque le manque de courage, que la passivité des organes internes de la FFF sur des révélations datant de plusieurs mois, plusieurs années, qui posent question. Sur le média norvégien Josimar, le journaliste Romain Molina s’insurgeait de la passivité de la Fédération sur plusieurs cas d’agressions sexuelles pourtant rapportées tout en haut de la pyramide. Il y a deux ans, le même Romain Molina faisait état dans le NY Times du climat délétère (harcèlement moral, stress quotidien) au siège, révélations ayant débouché sur un premier audit. Audit dont Le Graët s’est bien gardé de révéler les résultats à son Comex. Sur le cas So Foot, un observateur avisé des affaires de la Fédération souligne l’isolement de « la haute autorité du foot, supposée être l’autorité morale et le conseil de surveillance de l’exécutif de la fédération. Enfin ça, c’était avant que Le Graet se débrouille pour la marginaliser, elle ne fait plus rien. D’ailleurs les types, quand ils se réunissent, ils n’ont pas d’ordre du jour, aucun dossier, rien. »

Sans doute un des derniers vestiges de l’époque où NLG plaçait ses pions. Aujourd’hui, il en est plutôt à payer les conséquences de ses actes, à commencer par les pleins pouvoirs accordés à sa directrice générale Florence Hardouin, avec qui les relations sont désormais houleuses. Celle-ci gérerait tout ou presque pendant que le président, affaibli par une leucémie juste avant le Mondial 2018, surveillerait de loin les affaires depuis la Bretagne.

Le Graët vs Hardouin, House of cards

Il a été maintes fois raconté le décalage parfois cruel ressenti entre NLG et le reste de la délégation tricolore à Istra. Le patron s’était ainsi retrouvé fort marri de constater que personne n’avait pensé à lui réserver sa place le soir de la victoire finale contre la Croatie. Pendant ce temps, Florence Hardouin en profitait pour se rapprocher de Didier Deschamps et du groupe. Confidences d’un ponte présent en Russie. « Le point de bascule se situe autour de 2018. D’un côté, on a un président malade, une DG qui prend le relais, ce qui n’est pas choquant. Sauf qu’elle se met à développer ses propres actions avec l’équipe de France et des alliances en interne pour consolider ses actions. Résultat, ça part en vrille. Depuis, Noël se sert de tout ce qu’il trouve pour l’affaiblir. » Une politesse qu’Hardouin n’a jamais manqué de lui renvoyer. La même source révèle en effet que celle-ci « raconte publiquement des trucs détestables sur NLG, en plus de réussir à trouver des appuis au sein du Comex pour l’embêter. »

Pourtant détestée par une partie des directeurs de la Fédération qui se sont fendus d’un courrier de défiance à son égard fin 2019. Hardouin a su tourner à son avantage le ressentiment des quelques présidents de clubs professionnels à l’égard de la présidence après la crise du Covid, au point de la faire vaciller. Noël Le Graët est au crépuscule de son règne, mais il s’accroche aux dernières branches : son bilan sportif sur la période 2016-2020 et son bilan économique.

« Soif de pouvoir », raison de vivre

Malgré un plan social et un budget 2021 en déficit, la fédé peut se reposer sur le contrat en or avec Nike qui court jusqu’à 2026 (50 millions d’euros annuels). « Si ma santé reste stable, si je vais bien, confiait-il à L’Equipe, il n’y a absolument aucune raison que j’arrête. » Une soif de pouvoir qui attriste ses amis d’hier, ceux qui ne voient plus en lui l’homme désireux de redorer le foot français d’après Knysna mais celui qui cherche à conserver son siège en dépit du bon sens. Au sein de la fédération, chacune de ses prises de parole déclenche des haut-le-cœur. Sa sortie sur le racisme qui « n’existe pas dans le foot » a désarçonné jusqu’à ses fidèles soutiens. « Le jour où il n’est plus président de la fédé, il meurt le lendemain. C’est sa vie, il ne tient que par ça. » A un fil, donc.