Santé mentale : La dermatillomanie, ce TOC méconnu qui consiste à s’arracher la peau pendant des heures

Face au miroir de sa salle de bains, Camille Montaz inspecte la peau de son visage. Elle commence à triturer un bouton et s’acharne sur lui jusqu’à réussir à le percer. Puis elle se concentre sur un autre. Puis un autre. Et continue méthodiquement jusqu’à arracher la moindre imperfection qui se trouve sur sa peau, dans un état de transe. Après deux heures de crise, elle se dévisage et constate le ravage infligé à sa peau. La jeune femme est défigurée. Elle vient de faire une énième crise de dermatillomanie.

« Ce trouble consiste à se triturer et se gratter la peau de manière excessive et répétée, ce qui peut induire des lésions auto-indues », définit Alexandra Lecart, psychologue spécialiste de la dermatillomanie. Cette maladie psychiatrique est reconnue comme un TOC, un trouble obsessionnel compulsif, depuis 2013 par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Elle est répertoriée dans la famille des comportements répétitifs centrés sur le corps (CRCC), au même titre que la trichotillomanie, l’arrachage compulsif des cheveux. Bien que désormais recensée, cette pathologie reste très méconnue et donc, très peu soignée. Nous avons cherché à comprendre pourquoi, grâce aux témoignages de Camille, Bruce et Léa, qui en souffrent ou en ont souffert, et aux analyses de professionnels de la santé.

Des malades qui n’ont pas conscience de souffrir d’un trouble psy

Camille a mis 15 ans avant de comprendre qu’elle souffrait d’une maladie mentale. « Pendant des années, je pensais que j’avais juste un problème de volonté, que c’était de ma faute. » A chaque fois qu’elle se promet d’arrêter de triturer sa peau, elle recommence, malgré elle. « Je pensais que j’étais un monstre et que j’étais la seule à avoir cette obsession. Je me faisais peur », avoue Léa, 25 ans, dont la dermatillomanie abîme non seulement le visage mais aussi la poitrine, les jambes, les aisselles et le pubis.

La jeune femme consulte plusieurs dermatologues mais aucun ne diagnostique sa dermatillomanie. Pourtant, elle est enseignée dans le cursus de dermatologie, sous le nom d’« excoriations névrotiques » ou d’« excoriations psychogènes ». Le dermatologue consulté par Bruce, qui souffre de ce TOC depuis 20 ans, lui conseille d’arrêter de toucher sa peau. « Il croyait que je souffrais d’acné alors il m’a prescrit des produits trop forts qui n’ont fait qu’empirer mes problèmes de peau. » Si les malades mettent des années à mettre un mot sur leur pathologie, c’est aussi parce qu’ils n’en parlent pas. « Les patients n’osent même pas passer des scanners ou aller chez le gynécologue tellement ils ont honte de leurs corps. Alors en parler à des professionnels ou à des proches… », analyse Alexandra Lecart.

Des professionnels mal à l’aise vis-à-vis de cette pathologie

Certains dermatologues parviennent toutefois à déceler la dermatillomanie chez leurs patients. C’est le cas de Laurent Misery, adepte de psychodermatologie, une approche traitant des relations entre dermatologie et psychiatrie. Il reçoit régulièrement en consultation des patients atteints de ce TOC. « Le diagnostic est assez facile car on voit des lésions auto-induites, par grattage, frottement, pincement ou à l’aide de petits instruments. » Pour lui, dans une relation de confiance, il suffit de demander aux patients comment les lésions ont été créées. « Ensuite, nous essayons de les aider à comprendre qu’il s’agit d’un problème pathologique, s’ils n’ont pas pu faire ce chemin eux-mêmes, puis à mettre un nom sur ce problème. »

Pour Laurent Misery, il est moins question de méconnaissance que de gêne vis-à-vis de la maladie. « La dermatillomanie est évitée par les professionnels de santé parce que les dermatologues, psychiatres ou psychologues se sentent mal à l’aise vis-à-vis d’une pathologie qu’ils ne savent qu’à moitié prendre en charge. » Selon lui, le diagnostic est facile du côté dermatologique mais la prise en charge plus laborieuse. Pour les psys, c’est l’inverse car il est compliqué de poser un diagnostic dermatologique.

Les réseaux sociaux pour en parler

Les malades qui n’ont pas pu être diagnostiqués se tournent vers Internet pour trouver des réponses à leurs questions. C’est grâce à un groupe Facebook américain sur le « skin picking » que Camille comprend qu’elle souffre de dermatillomanie. Aucun groupe sur le sujet n’existant en France, elle décide de créer un compte Instagram dédié à ce trouble. C’est sur ce compte que tombe Léa après avoir recherché « je n’arrive pas à arrêter de triturer ma peau » sur Google. « Je me suis dit : « Non, je ne suis pas folle ou monstrueuse. » J’ai eu un regain d’espoir en me disant que s’il s’agissait d’un trouble, j’étais légitime à demander de l’aide ».

De son côté, Bruce a créé un groupe Discord regroupant 600 dermatillomanes. Une bulle dans laquelle les malades, qui s’isolent souvent en raison de cette pathologie incomprise, peuvent vider leur sac, s’écouter et s’entraider. « Cette maladie m’a gâché la vie. Si j’avais consulté une psychologue à 20 ans, j’aurais guéri plus vite. Aujourd’hui, je parle pour éviter que les jeunes qui en sont atteints se renferment sur eux et deviennent comme moi. » Car comme pour tous les TOC, une guérison est possible. Qu’il soit lié à un simple stress ou à de lourds traumatismes, il est possible de travailler sur le trouble une fois que son origine est connue. Pas simple mais possible. Camille en est la preuve.

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Et pour en savoir davantage sur la dermatillomanie, vous pouvez vous rendre sur le compte Instagram de Camille Montaz.