Santé mentale des ados: «L’automutilation c’est l’antichambre de la tentative de suicide»

La plus grande partie des adultes qui ont déjà tenté de se suicider l’ont fait entre 15 et 19 ans, selon le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’agence sanitaire Santé publique France portant sur 2017. — Pixabay

  • Un colloque organisé par la Fondation Santé des Étudiants de France se penche ce vendredi sur «Vivre et se construire au-delà du corps abîmé et de la souffrance psychique».
  • L’une des conférence s’attarde sur le problème des automutilations et des suicides chez les adolescents. 
  • L’occasion d’interviewer le psychiatre Ludovic Gicquel sur ce double phénomène en augmentation. 

Retourner la violence contre soi. Se taillader le bras pour exprimer sa détresse indicible. Alors que l’automutilation augmente ces dernières années et qu’uneétude de Santé Publique France dévoilait cette semaine que c’est entre 15 et 19 ans que la proportion de personnes qui se suicident est la plus importante, le ministère de la Santé accueille ce vendredi un colloque sur la santé mentale des adolescents, organisé par la Fondation Santé des Étudiants de France. Avec notamment une conférence sur les automutilations et les tentatives de suicide, animée par le Pr Ludovic Gicquel, pédopsychiatre et chef du pôle universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Poitiers. Il décrypte pour 20 Minutes ce double phénomène préoccupant.

Quelles sont les automutilations les plus courantes ?

L’emblème des automutilations, c’est le fait de se couper, ce qu’on appelle en France les scarifications. Mais s’infliger des coups, se brûler, se manger les ongles jusqu’au sang ou se fracturer la main en donnant un coup dans un mur fait partie des automutilations. Il n’y a d’automutilation anodine. Mais elle traduit une souffrance plus ou moins importante. Là où c’est compliqué, c’est quand cette solution fonctionne, et que ces adolescents ont l’impression d’aller mieux quand ils se coupent ou se brûlent.

Est-ce que ces automutilations augmentent ?

Au niveau international, les automutilations ont augmenté de 250 % en 20 ans ! C’est devenu une stratégie pour beaucoup d’adolescents qui tentent de trouver une solution pour contenir leur angoisse. Et parmi ces jeunes en souffrance, il n’y a pas seulement des personnes suivies en psychiatrie. L’immense majorité reste sous les radars. Nous n’avons pas de statistiques nationales en Français, mais nous avions mené une étude sur 1.800 collégiens de 15 ans, à qui on posait la question : « vous est-il arrivé de vous blesser volontairement sans vouloir vous tuer une fois ? » 34 % ont répondu oui, 44 % de filles et 22 % de garçons. C’est un phénomène très fréquent qui, de plus, se collectivise. De plus en plus d’ados s’automutilent à plusieurs, au fond de la salle de classe avec un compas par exemple. Pour soulager le trop-plein d’émotions ou le trop vide, ils se rabattent sur leur corps qui fait office de fusible.

Est-ce que vous diriez qu’on fait face à une banalisation ?

Non, mais on est sorti du tabou. Avant, l’automutilation était un comportement isolé, honteux, là il y a moins un sentiment de gêne ou d’interdit. La souffrance ne s’exprimait pas de la même manière il y a dix ans. Est-ce que les ados sont plus déprimés qu’avant ? Je ne suis pas sûr. En revanche, on peut davantage dire sa souffrance, l’exprimer, elle est davantage prise au sérieux.

Pourquoi autant d’adolescents s’automutilent ?

L’adolescence est le terreau sur lequel pousse l’automutilation. C’est quand même la seule période après la phase fœtale avec de tels bouleversements. Votre corps, votre rapport aux autres, les circuits neuronaux, la sexualité changent. Cette période met sous tension les coutures de l’habit de l’enfant qui devient adolescent et on voit si l’habit est assez élastique. Et il ne faut pas sous-estimer l’effet d’imitation et l’influence des réseaux sociaux qui font que l’automutilation peut devenir un défi. Mais je rappelle que 80 % des ados vont bien ! Et dans l’immense majorité ces comportements disparaissent après l’adolescence.

Votre conférence s’intitule « s’attaquer pour se défendre », mais pourquoi ce besoin de se faire mal ?

On peut s’automutiler pour bien des raisons différentes. On pourrait résumer ce mécanisme par « là où j’ai mal, c’est moi ». Certains n’arrivent pas à formuler leur détresse, alors ils s’en prennent à eux-mêmes. Quelque part, quand l’adolescent ressent une douleur physique, ça le soulage d’une douleur psychique, diffuse, complexe, effrayante. Il arrive que cette violence retournée contre soi provoque un dédoublement : ce grand stress supprime la douleur physique.

Comment accompagner au mieux, quand on est parent, son adolescent en souffrance ?

Il faut la prendre en compte, sans surréagir ou sous réagir. Ce qui est sûr c’est que cette souffrance silencieuse appelle une mise en mots. Et il est important de solliciter les professionnels de santé : d’abord le généraliste, qui a vu grandir l’adolescent, et dans certains cas auprès d’un psychologue ou un pédopsychiatre.

Et du côté des soins, quelle est la prise en charge la plus adaptée aujourd’hui des automutilations ?

Une fois que l’ado trouve que l’automutilation le soulage, l’enjeu des soins c’est de trouver une alternative qui produise un résultat comparable. L’automutilation, c’est la fausse solution à un vrai problème. Au niveau des soins, il va falloir répondre au pourquoi de l’automutilation pour leur permettre de trouver les ressources pour s’apaiser différemment.

Est-ce souvent une première alerte avant une tentative de suicide ?

Tout à fait. C’est l’antichambre de la tentative de suicide. Le risque de faire une TS quand on s’est automutilé est multiplié par 10. L’autre lien, c’est qu’il y a souvent des antécédents traumatiques. Une enfant abusée sexuellement peut devenir une ado qui s’automutile. Dans bon nombre de cas, les proches l’ignorent. Parfois, les parents découvrent que leurs enfants s’automutilaient au moment d’une TS. Et la TS comme la scarification peuvent être parfois un appel à l’aide. C’est pas du vague à l’âme ou du spleen, c’est de la vraie souffrance. Pendant des années, on n’a pas assez pris en compte la dépression de l’adolescent. Notre logiciel d’adulte a du mal à imaginer qu’un adolescent de 14 ans puisse être déscolarisé, suicidaire, scarifié. Comme c’est une période de mutation, le risque c’est que la souffrance soit mise sur le compte de l’adolescence.

Faut-il faire davantage sur la prévention sur l’automutilation et les suicides chez les ados ?

On parle beaucoup plus qu’avant de ces phénomènes, c’est bien. Mais vu l’état de la pédopsychiatrie en France, on est en plein paradoxe : on n’a jamais été autant formé, compétent pour traiter la souffrance des ados et aussi peu nombreux pour le faire. On incite à l’école, à la maison nos jeunes à parler du harcèlement scolaire, des violences faites aux femmes, des abus sexuels. Mais une fois la parole libérée, il faut la prendre en charge.

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