Salon de l’Agriculture : L’agriculture cellulaire, et ses viandes cultivées, en passe de quitter le laboratoire ?

La viande cultivée en passe de sortir du labo? — Alex011973 / iStock / Getty Images

  • L’agriculture cellulaire tisse sa toile et pas seulement dans la Silicon Valley. Un signe ? Le lancement, la semaine dernière, d’Agriculture cellulaire France, association qui vise à communiquer sur cette nouvelle façon de produire des aliments.
  • L’agriculture cellulaire consiste à prélever des cellules souches sur l’animal, pour les placer dans un milieu où elles auront les nutriments nécessaires pour se multiplier et se spécialiser. Jusqu’à faire de la chair de poulet, de bœuf… Et même de foie gras.
  • L’agriculture cellulaire n’est pas encore en mesure de mettre des aliments dans nos assiettes, mais prépare d’ores et déjà les consommateurs à manger demain cette viande cultivée, pointe Gilles Luneau, auteur de Steak barbare. Inquiétant ?

Prélevez quelques cellules souches d’un œuf de cane fraîchement pondu. Placez-les dans un cultivateur, une machine qui va reproduire l’environnement idéal pour qu’elles se développent et se multiplient. « A la fois la même température, mais aussi les mêmes nutriments (sucres, acides gras, acides animés) qu’elles trouveraient dans le corps d’un canard », détaille Nicolas Morin-Forest.

Ensuite, ajustez leur alimentation pour qu’elles se spécialisent en cellules de foie. Enfin, augmentez la dose de gras végétal dans leur alimentation – « de manière à reproduire l’effet du gavage » –, reprend Nicolas Morin-Forest. Et vous voilà avec, entre les mains, des cellules grasses de foie de canard…

Même pour un produit phare de la gastronomie française

Autrement dit, du foie gras… produit sans souffrance animale. C’est tout le pari de la start-up française Gourmey, cofondée en avril 2019 par Nicolas Morin-Forest et les biologistes Antoine Davydoff et Victor Sayous : « décliner l’agriculture cellulaire à un produit phare de la gastronomie française et controversé pour la souffrance animale que sa fabrication engendre. »

Du foie gras donc, mais aussi des nuggets de poulet, de la viande hachée, des saucisses, du poisson… Quel que soit le produit, le procédé est globalement le même. « L’agriculture cellulaire s’inspire de ce que fait la médecine quand elle cultive des cellules de peau d’un grand brûlé, commence Nathalie Rolland, spécialiste de l’agriculture cellulaire au sein de l’ONG ProVeg et cofondatrice de l’association Agriculture cellulaire France, lancée la semaine dernière. L’idée, ici, est que les cellules se développent non plus dans un corps animal mais dans une machine ».

Répondre à l’impasse de l’agriculture industrielle

Nathalie Rolland égrène alors les multiples avantages que pourrait apporter la viande cultivée : « Celui de plus avoir besoin de tuer des animaux ou d’engendrer de la souffrance animale, de réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre par rapport à l’élevage, de consommer moins d’eau et moins de terres, de ne plus recourir à l’utilisation d’antibiotiques. Celui, encore, de produire une viande sur mesure… Sans cholestérol, par exemple. »

En bref, l’agriculture cellulaire serait une clé à l’impasse dans laquelle conduit l’élevage industriel, à bout de souffle aujourd’hui, et l’augmentation de la population mondiale, qui devrait atteindre 9,8 milliards d’habitants d’ici à 2050.

Science-fiction ? Plus tant que ça. Le 5 août 2013, le biologiste néerlandais Mark Post avait frappé un grand coup en présentant à la presse un premier steak issu de culture de cellules souches. Une petite galette de viande, de quelques millimètres et 142 grammes seulement, produite pour un coût estimé entre 250.000 et 290.000 euros.

Des viandes à base de protéines végétales pour commencer

Six ans plus tard, les alternatives à la viande ont bien progressé. Dans Steak Barbare, Hold-up végan sur l’assiette [ed. Aube], une enquête parue ce vendredi sur l’agriculture cellulaire et les associations et start-up qui la promeuvent, le journaliste Gilles Luneau recense 490 entreprises travaillant sur ce sujet à travers le monde. Un gros noyau dans la Silicon Valley (Etats-Unis), mais aussi au Canada, en Israël, en Europe du nord.

L’agriculture cellulaire n’est pas leur seule piste d’ailleurs. La plupart (317) travaillent sur la production d’ersatz de viande à partir de protéines végétales. « C’est déjà dans nos assiettes, rappelle Gilles Luneau. L’Impossible Burger, un hamburger à base de protéines végétales qui va jusqu’à imiter le sang de la viande, est ainsi proposé dans les fast-foods Burger King aux Etats-Unis. La chaîne Buffalo Grill propose aussi un cheeseburger sans viande dans ses restaurants en France, depuis octobre. »

Le hic ? « Même si la qualité gustative de ces viandes à base de protéines végétales s’est grandement améliorée, au point de séduire des « mangeurs de viande » et plus seulement des végans, elles n’arriveront sans doute pas à reproduire à la perfection la texture et le goût d’une viande animale », estime Nicolas Morin-Forest.

Deux défis encore à lever pour la viande cultivée

C’est là que l’agriculture cellulaire, et sa promesse de viandes cultivées à partir de cellules animales, entre en scène. Un rapport du cabinet américain AT Kearney, publié en juin 2019, prévoit que « 35 % de toute la viande consommée en 2040 viendront de cellules souches et 25 % de substituts végétaliens ». Mais il est encore trop tôt pour l’avoir dans nos assiettes. Gourmey, par exemple, dévoilera dans les prochains mois un premier prototype (quelques grammes de foie gras), mais ne prévoit pas la commercialisation de son foie gras avant trois ou cinq ans. « Et nous commencerons probablement par fournir des restaurants haut de gamme », lance Nicolas Morin-Forest.

Tant Nathalie Rolland que Nicolas Morin-Forest identifient encore deux obstacles à lever avant que la viande cultivée prenne son essor. Le premier est déjà de faire évoluer le cadre réglementaire, pour que la vente de viande cultivée devienne autorisée. Le second est de parvenir à passer du laboratoire à une production à grande échelle, dans des cultivateurs de gros volumes. « Tout l’enjeu est de parvenir à réduire les coûts de production, la nourriture que l’on donne aux cellules pour qu’elles se multiplient et se spécialisent étant aujourd’hui très chère », expose Nicolas Morin-Forest.

Convaincre les mangeurs de viande

Il faudrait ajouter un troisième défi : celui de préparer, dès à présent, les consommateurs à l’idée de manger ces alternatives à la viande. Agriculture cellulaire de France s’inscrit dans cette logique. L’association n’a pas encore son stand au Salon de l’Agriculture [et est sans doute loin de l’avoir], mais Nathalie Rolland a déjà participé à un premier débat en tant que co-fondatrice de l’association. C’était samedi dernier, dans le cadre du festival « Sortons l’agriculture du salon ».

Ce travail au corps des consommateurs est souvent plus insidieux, selon Gilles Luneau. C’est tout l’objet de son enquête : montrer les accointances qui existent entre les start-up de l’agriculture cellulaire, des fondations, des think-tanks et des associations animalistes pour préparer le terrain. « Je voulais comprendre comment L214, association de défense du droit des animaux, pouvait avoir 70 salariés, raconte-t-il à 20 Minutes. J’ai découvert qu’elle avait reçu une subvention de 1,3 million d’euros d’ Open Philantropy Project [1,14 million, précise à 20 Minutes Brigitte Gothière, cofondatrice de L214*], l’une de ces fondations qui finance d’un côté les associations animalistes et les lobbies pour faire de l’agitation et faire évoluer le cadre réglementaire, et, de l’autre côté, met de l’argent dans les start-up de l’agriculture cellulaire. »

« Une offensive économique et idéologique »

Gilles Luneau décrit alors « une offensive économique et idéologique » à l’œuvre, qui a pour but de « changer l’offre alimentaire en remplaçant les viandes conventionnelles par des viandes de culture ou à base de plante ».
Inquiétant ? « En jeu, il y a en tout cas une rupture de civilisation, ces nouveaux modes de production de nourriture mettant fin à 10.000 ans d’agriculture et de domestication qui ne font pas seulement que nous nourrir, mais façonnent aussi nos paysages », met en garde Gilles Luneau, conscient pour autant des impasses actuelles du système agro-industriel.

Chrisitan Remesy, directeur de recherche en nutrition humaine à l’Inra aujourd’hui à la retraite, et auteur de La nutriécologie [ed Thierry Souccar] ** qui vient de paraître, abonde. Il voit dans l’agriculture cellulaire une étape de plus dans l’agrobusiness et le « nutritionnisme », « cette erreur que les nutritionnistes ont fait de se focaliser sur les nutriments et non plus sur un mode alimentaire global, précise-t-il. Au risque de pousser plus loin la standardisation et l’aseptisation de nos aliments. Et donc de nous couper un peu plus encore de ce que l’on mange ».

« Se reconnecter à ce qu’on mange »

Nicolas Morin-Forest invite toutefois à ne pas condamner trop vite l’agriculture cellulaire. « Aucune entreprise ne sait en produire en routine aujourd’hui [à grande échelle], rappelle-t-il. Il faudra bien sûr être attentif à certains points. Par exemple à ce que l’énergie consommée pour produire la viande cultivée soit décarbonée, par exemple. Mais l’agriculture cellulaire peut quoi qu’il en soit être une des solutions pour sortir de l’élevage industriel. Au même titre que manger moins de viande. »

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* « Nous avons reçu fin 2017 une subvention de 1,14 million d’euros de la part d’Open Philantropy Project, précise à 20 Minutes Brigitte Gothière, cofondatrice de L214. La fondation nous avait contactés en expliquant avoir repéré le travail que l’on faisait en France pour défendre les animaux. Notamment auprès des industries agroalimentaires, pour les encourager à améliorer la prise en compte du bien-être animal. » Par ailleurs, Brigitte Gothière confie « ne pas être fan de l’agriculture cellulaire », estimant « qu’il y a suffisamment de protéines végétales à disposition pour nourrir l’humanité ». Quant à l’élevage, « nous sommes clairement contre la fin de la mise à mort des animaux pour les manger, ce qui laisse de la place à des formes d’élevages, notamment pour l’entretien de nos paysages », indique Brigitte Gothière.

** Pour Chrisitan Remesy, le seul futur alimentaire possible est de manger deux fois moins de viande et, en parallèle, de repenser nos modes d’agriculture et d’alimentation de manière à ce qu’ils intègrent à la fois la nécessité de mieux nourrir l’homme, mais aussi de préserver la planète.

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