Saint-Valentin : Sur Instagram, les femmes célibataires prouvent que « l’objectif d’une vie ne peut plus être le couple romantique »

« On a le droit de se planter… avec puissance. On a le droit de ne pas être au top, d’être une autre, de suivre sa propre voie, avance Alexandra Fleurisson. J’aime la nuance mais elle existe rarement aujourd’hui. » Sur Mademoisellemodeuse (52.000 abonnés), la Bordelaise de 37 ans prouve qu’on peut aller au cinoche seule ou partir à Rome seule. Bref, vivre seule et aimer ça. Celle qui a été mariée pendant dix ans ne veut plus suivre le diktat selon lequel « on doit être en couple pour être heureuse » : « L’amour doit être la cerise sur un gâteau déjà bien garni. Cette vision des choses évite la dépendance affective et l’insécurité. Il faut savoir s’aimer d’abord et se dire que notre valeur ne doit pas dépendre ce que va penser de nous un potentiel compagnon. »

En cette Saint-Valentin, il s’avère que les fragiles et celles qui doutent donnent de la voix sur Insta. Elles y clament, comme Charlotte ( Célibataire, la vraie) que « l’objectif d’une vie ne peut plus être le couple romantique ». Qu’on peut chuter, se relever, croire en un nouvel amour, « tout faire foirer » ou ne pas vouloir être deux, mais plutôt quatre. Et, surtout, s’épanouir en solo bien loin de la gonflante litanie du « quand est-ce que tu nous ramènes quelqu’un ».

« Ces sites proposent une alternative nécessaire à la doxa de la femme puissante, un modèle aspirationnel et injonctif, tranche d’emblée Pauline Escande-Gauquié, sémiologue et maître de conférences à la Sorbone université Celsa. Alors que la Saint-Valentin est l’occasion de réinsuffler les stéréotypes sur la famille unie, sur les hommes et sur les femmes, on revoit les invisibles éclipsées par ces femmes puissantes qui occupent l’espace médiatique mais qui sont peu représentatives du « j’en bave » au quotidien. »

« L’amour doit être la cerise sur un gâteau déjà bien garni »

« Célibataire ou pas, il y a des galères et des moments cool pour tout le monde. Comme dans la vie de couple que l’on idéalise trop », explique Charlotte. Via le compte Célibataire, la vraie (18.500 abonnés), la trentenaire parle célibat de manière décomplexée. Peut-on aller au resto seule ? Comment faire pour ne plus être en recherche permanente du couple ? La célibataire livre un vrai guide sous forme de mêmes ultra drôles qui soutiennent ceux qui « sont largués avec les codes, qui ont du mal à trouver leur place ». Dans ses stories ? Des conseils livres, films et podcasts. Dont le désormais incontournable Coeur sur la table. « Je veux montrer que le couple n’est pas un accomplissement ultime et je tente de déconstruire tous les clichés et les injonctions qui pèsent sur la femme célibataire », précise Charlotte qui ose dire qu’à 34 ans, elle n’a jamais été « aussi épanouie » alors qu’elle a été « vraiment larguée comme une merde ».

« Qu’adviendra-t-il des incertaines ? De celles et de ceux qui ne s’en sortent pas, ou laborieusement, sans gloire ? », écrit aussi Lola Lafon dans Chavirer (Ed. Actes sud) en réponse à la nouvelle « mode » des femmes puissantes qu’on « érige en icônes » si bien qu’« être fragile est devenu une insulte ». Oui, où sont-elles les paumées, les vulnérables, les « je fais ce que je peux avec ce que j’ai » face à cette force, ce pouvoir et cette gagne célébrés quatre par trois dans le métro, dans les podcasts ou en  vitrine des librairies ?

« Il ne faut pas se précipiter pour cocher toutes les cases en oubliant de s’aimer »

Jusqu’à sa rupture, Charlotte, Célibataire, la vraie estimait qu’elle ne serait jamais « complète sans un homme ». Aujourd’hui, elle admet que « cette dernière année n’aurait pas été aussi riche si elle avait été en couple ». « Certes, c’est cliché, mais il ne faut pas se précipiter pour cocher toutes les cases en oubliant de s’aimer », avance la trentenaire, très vite rejointe par Esther. A 29 ans, célibataire depuis quelques années, La vraie meuf cool (près de 60.000 abonnés) assume pleinement son célibat, ses fiestas et ses amants.

Ne souhaitant pas laisser les hommes squatter le terrain de jeu des mèmes, Esther a lancé son compte pendant le premier confinement et a rapidement cartonné. « Ce compte, c’est un exutoire. Il me permet de partager mes doutes et les coups de mou d’une trentenaire qui se demandait parfois si elle était normale », explique Esther, en plein road trip aux Etats-Unis. Celle qui travaille dans la finance depuis six ans ne sait toujours pas ce qu’est une « vraie meuf cool » mais « sait aujourd’hui que parfois ça coince, qu’on échoue, qu’il y a des grains de sable et des « fails » dans la vie d’une femme » et surtout « qu’une femme peut avoir d’autres objectifs que celui de trouver l’amour ».

« J’en ai eu assez de devoir m’expliquer »

« Et puis pourquoi une relation durable devrait être la norme ? Celles en pointillé sont peut-être les meilleures », avance Alexandra. Ce n’est pas Marie qui la contredira. Marie a 40 ans, a été mariée pendant douze ans et a plusieurs compagnons. Certains depuis plusieurs années, d’autres depuis quelques mois. « C’est important de montrer aussi qu’il n’y a pas que le couple ou le célibat, qu’il existe un entre-deux », précise la créatrice de Mes Amours plurielles (près de 3.000 abonnés). Marie ne se considère ni célibataire ni polyamoureuse. Elle n’aime pas ce mot et en cherche d’ailleurs un pour définir « celles qui sont dans les interstices ».

Parce qu’elle en avait « assez de devoir s’expliquer », la quadra a créé « ce compte pour montrer qu’on pouvait être heureuse sans mettre l’amour romantique au-dessus des autres » et que « d’autres formes de relations sont possibles. » « Je tente d’aider celles et ceux qui sont en questionnement alors que j’ai une longueur d’avance sur eux et que j’ai la chance de m’être toujours foutue du regard des autres », ajoute cette mère de deux enfants, séparée et qui n’a « jamais été faite pour la vie à deux ».

« La norme, c’est le couple ; la singularité, c’est le célibat »

Reste que Marie a encore du mal à faire comprendre que sa façon de vivre « ses amours comme ses amitiés » l’épanouie : « Je tente de faire bouger les lignes mais souvent les clichés me rattrapent. Mes amis se questionnent et on tente encore de me mettre dans une case ». « Cela rassurera toujours les gens de faire appel à la notion d’étiquetage ou de construction normative. L’individu se détermine à travers ces marqueurs identitaires, analyse Pauline Escande-Gauquié. La norme, c’est le couple ; la singularité, c’est le célibat. »

Alors il faut s’expliquer, se justifier d’être « hors des clous », avance Charlotte. Souvent auprès abonnées tracassées. « J’ai dû me positionner sur le fait de n’avoir pas d’enfant, sur le fait que je n’en ferai pas seule, raconte Alexandra. A chaque progrès touchant les femmes, on me prie d’y céder. Ceci quand ce n’est pas pour me dire que, si je suis seule, c’est que je ne fais aucun effort pour être en couple ou que j’ai trop d’exigences. La blague. » Et, toujours auprès d’hommes blessés. « On m’accuse d’être misandre, d’avoir un comportement dégueu », avance Esther.

Alexandra a même été cyberharcelée par des Incels qui ont eu le « toupet » de lui expliquer que si elle était « divorcée et célibataire » à plus de 30 ans, c’est parce qu’elle n’avait pas été « à la hauteur ». « C’est-à-dire mince, grande et blonde », résume-t-elle. « Ceux qui s’affichent sur Tinder en survêt et fans de Jul auraient donc le droit d’être exigeants. Moi, si je dis ce que je veux, je suis juste une casse-couilles ? », résume la Bordelaise qui assure qu’elle fêtera la Saint-Valentin « avec un bon cheddar et une bonne bouteille de champagne millésimé ». Parce « bourrée et seule, conclut-elle, on sait au moins qu’on ne fait de mal à personne. »