Saint-Valentin : Les artisans fleuristes craignent pour leur avenir face à l’ubérisation et aux grandes enseignes

En janvier 2019, la municipalité de Lille (Nord) décide de louer le palais Rameau au collectif Plante pour tous pour un week-end de vente à prix cassé. La goutte de trop pour Guillaume Letaille, artisan-fleuriste à l’Alchimie, boutique de fleurs dans le vieux-centre de la capitale des Flandres. Dans une vidéo Facebook cumulant à 10.000 vues, il dénonce le danger que représentent ces plantes standardisées vendues en masse pour les artisans fleuristes et contacte Martine Aubry, qui lui aurait juré qu’elle ne prêterait plus de tels palaces à ce genre d’événement.

Trois ans plus tard, le commerçant, contacté par 20 Minutes, dresse pourtant un constat encore plus amer de la situation : « Le phénomène est désormais complètement installé. Le marché des fleurs est torpillé par ce genre de ventes à prix cassé.  Les plantes et les fleurs, c’est du vivant, c’est quand même un peu con de vendre ça comme des paires de basket. »

La toile contre le bouquet

Dans son viseur, toutes les grosses boîtes y passent, que ce soit les géants spécialisés comme Interflora ou Aquarelle, mais aussi les supermarchés, « toujours prêt à faire des produits d’appels sur les chrysanthèmes pour la Toussaint », ou même Ikéa, « qui brade les sapins à Noël ». Une concurrence d’autant plus dure pour lui avec l’avènement du numérique. Selon une enquête Ifop de 2020, 39 % des Français ont déjà acheté des fleurs en ligne.

Mais les ravages de la toile ne s’arrêtent pas là : « Les géants profitent des réseaux sociaux pour faire connaître leur offre promotionnelle ou leur événement phare, comme ce genre de week-end en 2019, là où cela demandait un long travail de bouche-à-oreille avant », poursuit le commerçant. Un week-end qu’il a toujours en travers de la gorge : « Ils sont venus, ont vendu leurs plantes, sont repartis. Pas de loyer à payer, des intérimaires comme employés et non des salariés fixes, des plantes transportées et vendues dans des conditions déplorables… Face à ces méthodes, on ne peut pas lutter niveau prix. » Sa crainte : que la clientèle délaisse les boutiques de fleurs artisanales au profit des clics rapides sur le Net.

Il faut sauver le soldat pétale

Paradoxe : les artisans doivent parfois nouer des partenariats avec des grosses enseignes pour augmenter leurs revenus et pour attirer une autre clientèle. Voilà pourquoi depuis plusieurs années, des bouquets standardisés des grandes enseignes squattent les rayons de certains artisans. Le deal est simple : le fleuriste les expose, les vend pour de la livraison, peut les customiser selon des règles bien précises et l’enseigne-mère se charge elle, du transport. Cette dernière profite ainsi d’avoir des lieux fixes et incarnés de vente, afin de rendre sa marchandise plus accessible à une partie de la population.

« Pour des seniors notamment, la livraison via Internet peut paraître insurmontable. Exposer les fleurs, même plus standardisées, dans notre boutique, c’est remettre de l’humain là-dedans en leur permettant de faire des livraisons pour les enterrements, les mariages, les anniversaires », témoigne Cécile Dobut, directrice de Fleurs Parisiennes, enseigne qui possède un partenariat avec Interflora. De toute manière, « il s’agit uniquement de livraison hors Paris ou carrément à l’étranger, ce que je n’assure pas », rappelle la gérante. Pour ce qui est de la capitale intra-muros, « on s’en charge avec nos propres fleurs, nos propres bouquets bien plus personnalisés et nos propres livraisons. Du coup, on ne perd rien : ce n’est pas la même clientèle pour nos fleurs à nous. Mais on peut fidéliser quelqu’un venu initialement pour Interflora ».

Parce que chaque rose a ses épines, Cécile Dobut n’embellit pas le tableau : « Les prix des bouquets et le niveau de commission que va prendre par exemple, Interflora sont les gros bémols. Entre ce que le client paie et ce qu’on lui donne, il y a une grosse différence. ». Selon une enquête de 60 millions de consommateur en mars 2021, « sur les 81,80 € (frais de livraison de 14,90 € inclus) payés par le client pour un bouquet, le fleuriste ne touchera en réalité que 44,05 € s’il a livré le bouquet dans un rayon de 3 kilomètres autour de sa boutique. Et Interflora empochera près de 46 % des sommes versées ! »

Sous les pavés, les fleurs

D’autres refusent de laisser la moindre parcelle de leurs étals. Le réseau Sessile prétend lutter contre l’ubérisation du métier en rassemblant de nombreux fleuristes indépendants en un large réseau. « Plutôt que tout le monde achète le même bouquet ou fasse de la livraison longue distance, on redirige à chaque fois vers le fleuriste le plus proche. Le but, c’est d’avoir une cartographie entière de la France et de refaire découvrir la proximité », défend Louis Savatier, cofondateur du site qui compte déjà plus de 400 enseignes adhérentes. La commission n’y serait que de 12 %, loin des tarifs des mastodontes des fleurs.

Et quand il s’agit de défendre sa profession, l’homme se montre loquace : « Les grandes enseignes participent à l’anonymisation des fleuristes. Pourtant, c’est un métier à part entière, et même un art ! Pas un travail à la chaîne ou des copies. Un bouquet, c’est fait main et c’est unique, c’est une œuvre dont le fleuriste et l’acheteur sont fiers. Quand on redirige vers un artisan, il ne fera pas les mêmes fleurs que le voisin, et c’est tout l’intérêt. »

Retrouver l’humain et les saisons

Pour Marie Ruillard, de la maison Marguerite au Mans (Sarthe) et membre du réseau Sessile, « il est temps d’avoir pour les fleurs la même réflexion que pour la viande : en acheter moins, mais de meilleure qualité, chez des artisans passionnés. » Avec les confinements et le retour en force des circuits courts, la fleuriste pense que sa démarche va dans le sens des mœurs : « Une partie de la population s’est lassée du supermarché et recherche des produits de saisons et locaux. Les fleurs, c’est ça : chaque artisan a ses prédilections et ses bouquets. On dit aimer nos plantes, alors évitons de leur faire prendre l’avion pour les transporter. » Loin des classiques roses rouges usés jusqu’à la moelle, elle vend le mérite des anémones ou des violettes, plus de saison, plus françaises, plus logiques pour elle, tout simplement.

Elle vante également une approche plus humaine : « On a tellement tout robotisé que ça fait plaisir aux gens de parler à quelqu’un ! En prenant le temps de choisir ses fleurs et de concevoir son propre bouquet, on retrouve de l’humain, des discussions, du social. » Mais également de l’attention, rajoute Guillaume Letaille : « Qu’est-ce que les grandes marques en ont à faire que vos plantes pourrissent ? Nous, si la plante ne va pas bien, le client revient nous demander des comptes. Et tant mieux ! On donne des conseils, on renseigne, on s’assure de la bonne santé de nos plantes. C’est plus durable. » Il se remémore ce fameux week-end lillois d’il y a trois ans : « Les gens qui faisaient la queue devaient avoir entre 15 et 35 ans, à la recherche d’une bonne affaire. Des « bonnes affaires » … Pfff. Traitez-moi de vieux de la vieille, mais moi, je sais la valeur des choses, le prix et le travail qu’il faut y mettre. Ils comprendront eux aussi, un jour… »