
Royaume-Uni : Sept Premiers ministres en dix ans, que se passe-t-il ?
Le quotidien The Guardian a comparé l’instabilité gouvernementale britannique à celle de la quatrième république française après la démission de Keir Starmer, le sixième Premier ministre en dix ans, le lundi après-midi. Entre 2016 et 2024, le parti conservateur a connu cinq Premiers ministres, une situation qualifiée d’« inédite » par Laëtitia Langlois, spécialiste de la politique britannique.
La situation se dégrade lorsque le Royaume-Uni commence à se comparer à la France. C’est précisément ce qu’a fait le quotidien The Guardian, proche traditionnellement du parti travailliste britannique, lundi après-midi. Juste après la démission de Keir Starmer, le sixième Premier ministre en dix ans, le journal a mis en parallèle l’instabilité gouvernementale britannique avec celle de la tumultueuse quatrième République française. Bien que nos voisins d’Outre-Manche ne battent pas le record français – 24 gouvernements en douze ans entre 1946 et 1958 –, ces changements à 10 Downing Street suscitent inquiétude et interrogations au sein du pays.
Cette instabilité, qui perdure depuis 2016, est sans précédent, souligne Laëtitia Langlois, maître de conférences à l’université d’Angers, dans une déclaration à 20 Minutes. Cette spécialiste de la politique britannique fait le bilan : « Rien que pour le parti conservateur, il y a eu cinq Premiers ministres entre 2016 et 2024, alors que le Royaume-Uni a longtemps incarné la stabilité politique. »
Prenons l’exemple de Margaret Thatcher, sans doute l’une des chefs du gouvernement les plus connues. Elle a occupé le 10 Downing Street de 1979 à 1990, poussée vers la sortie par une question fiscale. Son successeur, John Major, un autre conservateur, est resté sept ans à ce poste. Tony Blair, quant à lui, a ramené le Labour au pouvoir en 1997 et s’est maintenu dix ans à la tête du pays.
Avant le Covid, le poids du Brexit
Les origines de l’instabilité actuelle remontent à 2016. Après qu’une majorité de Britanniques a voté pour le Brexit – soit la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne –, David Cameron a démissionné. Ce conservateur, qui avait repris le pays au Labour en 2010, ne pouvait plus rester à la tête du pays, ayant défendu un maintien dans l’UE.
Theresa May, également issue du même parti que Cameron, lui succède. Elle fait face à un défi immense : en plus d’essayer de faire appliquer son programme et de gérer les affaires courantes du pays, elle doit négocier l’accord de sortie avec Bruxelles. La tâche est si grande qu’un poste inédit est créé, une sorte de vice-Premier ministre, chargé des affaires courantes pendant que Theresa May négocie avec les Vingt-Sept.
Elle démissionne en mai 2019, après avoir échoué à obtenir le soutien des députés concernant un projet d’accord avec l’UE. « Theresa May a pris les rênes dans une situation inédite, sachant qu’elle avait Boris Johnson [l’ancien maire de Londres qui a soutenu la campagne pour le Brexit] en embuscade », souligne Laëtitia Langlois. « Il voulait qu’elle fasse le travail préalable concernant l’accord, ce qu’elle a fait. »

Un record de 49 jours
En juillet 2019, Boris Johnson obtient le poste qu’il convoitait depuis des années. Il dirige le pays durant trois ans, même pendant la crise du Covid. Les révélations de la presse britannique sur le « partygate », des rassemblements dans la résidence du Premier ministre lorsque le reste du pays devait respecter des mesures strictes de distanciation sociale en 2020 et 2021, précipitent sa chute en juillet 2022.
Il est remplacé – « à la hâte », rappelle Laëtitia Langlois – par Liz Truss. Celle-ci, issue également du parti conservateur, ne reste que 49 jours à Downing Street. Un record de brièveté marqué par une maladresse politique. La présentation d’un budget menaçant de créer le chaos sur les marchés financiers met fin à sa mission au sommet du gouvernement. Dans une humiliation suprême, le tabloïd The Daily Star a établi un décompte opposant une laitue à la Première ministre. Des journalistes ont installé le légume sur une table chez l’un d’entre eux, le filment 24 heures sur 24 et demandent à leurs lecteurs qui durera le plus longtemps, la laitue ou Liz Truss ? La laitue l’emporte.
Une économie atone
Rishi Sunak, cinquième Premier ministre conservateur depuis 2016, « arrive en 2022, à un moment où le parti conservateur est déjà décrédibilisé », note Laëtitia Langlois. Au cours de ses deux années au pouvoir, il doit composer avec une économie atone, conséquence entre autres du Brexit, de la pandémie et de l’invasion russe en Ukraine. Plusieurs journaux britanniques mettent en avant les difficultés économiques du Royaume-Uni pour expliquer cette succession de Premiers ministres. Le Financial Times rappelle que le pays traverse une « crise du coût de la vie » et doit faire face au défi d’une population vieillissante.
En juillet 2024, la défaite des conservateurs aux élections générales marque le retour du Labour au pouvoir après quatorze ans, et l’arrivée d’un sixième Premier ministre, Keir Starmer, depuis dix ans.
Des mesures impopulaires
Cette alternance ne suscite pas l’engouement qui avait suivi la victoire de 1997. Il n’y a cette fois pas de « cool Britannia » ni d’invitation de rock stars à des cocktails officiels. « La victoire de Keir Starmer est davantage une énorme défaite du parti conservateur qu’une victoire du Labour », commente Laëtitia Langlois. Rapidement, les premières mesures annoncées par la nouvelle ministre des Finances – des coupes dans des aides sociales que la nouvelle majorité justifie par un déficit dans les finances publiques – suscitent une vague de mécontentement. L’affaire Epstein vient également ternir le gouvernement à travers la figure de Peter Mandelson. Keir Starmer nomme en décembre 2024 ce vétéran de la politique anglaise ambassadeur des États-Unis. En 2025, la publication de documents révèle ses liens avec Jeffrey Epstein. Peter Mandelson perd son poste suite à ces révélations.
Ce sont les élections locales de mai dernier qui achèvent de fragiliser Keir Starmer. Elles mettent fin à la domination des deux grands partis anglais et voient la montée des Verts à gauche et de Reform UK à l’extrême droite. « Ces nouveaux partis parviennent à séduire avec un discours populiste », analyse Laëtitia Langlois. Zack Polanski, à la tête des Verts, se revendique d’ailleurs comme » éco-populiste « .
Lundi, poussé à la démission par les députés de son parti, Keir Starmer a annoncé qu’il quitterait ses fonctions, tout en restant en poste pour gérer les affaires courantes jusqu’à ce que le Labour désigne un nouveau chef. Sauf accident de parcours, celui-ci devrait être Andy Burnham, le populaire ancien maire du Grand Manchester, surnommé le « roi du Nord ». Sa popularité auprès d’une partie de l’électorat sera-t-elle suffisante pour surmonter les obstacles qui ont causé la chute de ses prédécesseurs à Downing Street ?
