Route du rhum : « Je n’avais jamais vécu une telle lutte », raconte Thomas Ruyant, vainqueur en monocoque

De son propre aveu, il a coupé la ligne d’arrivée en tête après être « allé au bout » de lui-même. Un an après sa victoire lors de la Transat Jacques-Vabre reliant Le Havre à Fort-de-France, Thomas Ruyant est encore monté d’un cran en remportant lundi la Route du rhum (Saint-Malo-Pointe-à-Pitre) catégorie monocoque avec son fidèle voilier Imoca LinkedOut. Le Nordiste, qui réside en Bretagne, a bouclé l’épreuve en 11 jours, 17, heures et 26 minutes de course, battant par la même occasion le record de François Gabart datant de 2014. Entretien.

Comment vous sentez-vous au lendemain de ce finish éprouvant ?

Je me sens encore un peu sur l’eau, sous le coup de l’émotion, l’adrénaline ne redescend pas facilement ! Entre les sollicitations et la fête, j’ai à peine pris le temps de dormir. Mais c’est pas grave, je suis tellement heureux ! Ce sont des moments magiques, on n’a pas trop envie que ça s’arrête.

Cette Route du rhum 2022 a été particulièrement disputée et soutenue…

Dès le coup de canon, il y a eu une intensité assez dingue et, sur les trois derniers jours, le niveau s’est encore élevé. Quand j’ai rattrapé Charlie [Dalin], j’ai compris qu’il ne lâcherait rien. L’engagement a été total. Je n’avais jamais vécu une telle lutte. On a chacun été puiser très loin dans nos ressources pour arriver en tête. Physiquement, je suis cramé.

« On peut facilement atteindre 10 jours pour cette traversée »

Parlez-nous de cette fatigue justement. Vous dites n’avoir pas dormi pendant plus de 36 heures…

C’était extrêmement dur. J’ai eu la chance de ne pas ressentir de douleurs pendant la course, juste après avoir coupé la ligne, quand la pression retombe d’un coup, j’ai dû m’allonger. J’étais comme tétanisé, j’avais mal partout ! Sur les dernières heures de course, il fallait absolument tenir, je savais que le tour de Guadeloupe était piégeux. Mais je me suis surpris à m’endormir debout, presque tombé dans mon cockpit.

Remporter la Transat Jacques-Vabre c’est beau, mais la Route du rhum, c’est un monument. Ça fait quoi ?

C’est assez dingue… Cette course, c’est un peu nos JO à nous, tous les quatre ans, comme le Vendée Globe. Toutes mes victoires ont quelque chose de spécial, elles font partie de mon histoire. Mais c’est vrai que la Route du rhum a une vraie place dans le sport français. Il y avait, en plus, un plateau incroyable cette année, beaucoup de bateaux récents, du jamais vu.

Thomas Ruyant à Pointe-à-Pitre en vainqueur le 21 novembre 2022.
Thomas Ruyant à Pointe-à-Pitre en vainqueur le 21 novembre 2022. – P.Bouras/TR Racing

Battre le record de vitesse, c’est important ou anecdotique ?

L’essentiel était d’arriver devant les autres. Mais ce record ça veut dire que les bateaux ont progressé, que les marins mettent beaucoup d’engagement, que les conditions météo étaient bonnes aussi. Je pense qu’on peut aller plus vite encore. On peut facilement atteindre 10 jours pour cette traversée. Donc le record retombera, c’est sûr.

Tu viens de faire le doublé (Vabre-Rhum) en Atlantique. Tu réalises ?

Ça reste exceptionnel dans une carrière. Je mesure la performance. Mais c’était l’objectif collectif, on bosse pour ça toute l’année. Les marins sont la face visible mais il y a toute une équipe derrière. Ma plus grosse fierté, c’est de les voir tous heureux à l’arrivée. On a mis du temps à fiabiliser le bateau, on a connu des galères. Aujourd’hui on le maîtrise, j’ai pu naviguer pied au plancher en toute confiance. C’est beau.

« Le Vendée Globe ? Clairement mon gros objectif »

Ce voilier Imoca LinkedOut, c’était sa dernière course, comme prévu ?

Oui. C’est celui avec lequel j’ai bouclé mon premier tour du monde, avec lequel j’ai écrit de beaux chapitres. Il y a forcément un petit pincement au cœur. Mais il y a un nouveau bateau qui arrive. Une partie de l’équipe est déjà à Lorient en train de le préparer. On le mettra à l’eau fin février probablement. J’ai hâte. C’est une belle machine qu’on a conçue ensemble, on l’espère très performante.

C’est quoi le programme de Thomas Ruyant désormais ?

Je reste en Guadeloupe une semaine. Je vais essayer de me reposer, de surfer un peu. Je vais ensuite rentrer retrouver mes enfants, prendre un peu de vacances avec eux parce qu’ils ne m’ont pas beaucoup vu ces derniers temps. Et puis, après, on va rapidement être dans la nouvelle saison. La prochaine course ce devrait être en août la Rolex Fastnet race. Puis la transat Jacques-Vabre 2023 que j’aborderai, cette fois, avec une machine neuve. Je serai en pleine mise au point.

Et le Vendée Globe 2024 ?

Ça reste mon prochain gros objectif, clairement. C’est pour lui qu’on a pensé le nouveau bateau. Il ne sera pas plus rapide qu’aujourd’hui mais plus facile à mener sur un tour du monde. On veut aller chercher un gros résultat. L’étiquette de favori ? Je la prends avec plaisir, ça me va.

Un passage en multicoques un jour, comme l’ont déjà fait plusieurs skippers, c’est un projet ?

Je ne suis pas trop de l’école des multicoques. Je trouve que la classe Imoca c’est la classe reine. C’est celle où il y a le plus d’adversité, avec des épreuves historiques. En plus, les mono vont aussi vite que les multi maintenant. Donc, non, ce n’est pas au programme pour moi.