Route du Rhum : Comment le tour de la Guadeloupe donne-t-il « un piment extraordinaire » au dénouement de l’épreuve ?

Plus de 23 jours de navigation pour remporter la première édition d’une course prestigieuse avec seulement 98 secondes d’avance sur son dauphin. Le duel entre le Canadien Michael Birch et le Français Michel Malinovsky ne pouvait pas mieux faire entrer la Route du Rhum dans la légende du monde de la voile, dès ses débuts en 1978. Ce suspense incroyable a clairement lancé la magie de l’arrivée de cette épreuve à Pointe-à-Pitre, après un tour de l’île de la Guadeloupe. « Les Guadeloupéens sont très heureux de vivre de manière aussi proche une telle course. Mais pour les navigateurs, c’est une autre paire de manches », sourit Victor Jean-Noël.

Ancien navigateur vivant en Guadeloupe, celui-ci attend avec impatience (d’ici mercredi matin, heure métropolitaine) l’arrivée de Charles Caudrelier et de François Gabart, qui compte ce mardi après-midi 63 milles de retard (à 367 milles de l’arrivée). Ce vainqueur de deux Transats des Alizés (1984 et 1997), qui a dû abandonner sur démâtage lors de sa seule participation à la Route du Rhum (1998), est dithyrambique sur ce final d’environ 60 milles jusqu’à Pointe-à-Pitre : « Cette arrivée en contournant l’île donne un piment extraordinaire à la course. C’est même l’essence de la Route du Rhum depuis toujours ».

Le podium arraché par Franck Cammas en 1998

Avec notamment un passage de Bouillante à Basse-Terre qui n’a pas fini de stresser les skippers dans les prochaines heures. « C’est une zone critique car le vent peut parfois dévaler des hautes montagnes, avec des rafales surprenantes, ou au contraire être très faiblard, prévient notre régional de l’étape. Pour cette édition, ce sera différent car il y aura vraiment un alizé solide. » Les incertitudes de certaines éditions ont ainsi valu des renversements de situation notables, comme lorsque Franck Cammas a chipé la troisième place à Marc Guillemot en 1998 grâce à un final parfait à Basse-Terre (moins de 8 minutes d’écart au final, après quasiment 13 jours d’aventure).

Mais l’autre épilogue encore plus dingue a eu lieu en 2018, lorsque François Joyon a comblé son retard pour devancer in extremis François Gabart et remporter la précédente Route du Rhum, avec 7 minutes d’avance. Une « remontada » inoubliable, quasi similaire à celle ayant eu lieu 40 ans plus tôt, qui pousse les navigateurs à potasser longuement en amont leur final en Guadeloupe. « Armel Le Cléac’h vient par exemple parfois sur l’île, et beaucoup de navigateurs ont des contacts solides en Guadeloupe, afin de préparer au mieux leur arrivée à Pointe-à-Pitre, poursuit Victor Jean-Noël. Ils savent que ça peut se jouer là, c’est très tactique ».

Battu d'un rien par Francis Joyon en Guadeloupe il y a quatre ans, Francois Gabart va tenter de prendre sa revanche dans les prochaines horaires sur la Route du Rhum.
Battu d’un rien par Francis Joyon en Guadeloupe il y a quatre ans, Francois Gabart va tenter de prendre sa revanche dans les prochaines horaires sur la Route du Rhum. – LOIC VENANCE / AFP

L’accident de Thomson, endormi pour l’arrivée

Lui-même conseillait notamment Michel Desjoyeaux avant ses différentes participations à la Route du Rhum. La seule fois où il l’a emporté, en 2002, « l’organisation avait décidé de simplifier la course », en évitant aux skippers ces fameux 60 milles autour de l’île, comme lors de la deuxième édition, en 1982. 4e en 2006 et 10e en 2010 sur des versions classiques de l’épreuve, Michel Desjoyeaux évoque « l’aspect psychologique » de la traversée de la Guadeloupe.

Les vents tourbillonnants sont quasiment imprévisibles et on se retrouve à manipuler de grandes surfaces de voiles. Il n’y a pas ici d’inquiétudes à avoir sur le plan personnel, mais sur les risques de voir le classement être modifié. Là, avec environ plus de 2 heures d’écart entre les deux premiers, ce serait très étonnant qu’un tel écart soit comblé. Mais attention, le cerveau peut parfois se dire trop vite que c’est la fin. Il peut y avoir une descente d’adrénaline et une vigilance chamboulée, comme on l’a vu avec Alex Thomson. »

Il y a quatre ans, le skippeur gallois, endormi à son arrivée aux abords de la Guadeloupe, avait en effet tapé la falaise et perdu la course des Imoca, alors que la victoire lui était clairement promise. Boat captain de Thomas Ruyant, actuel 2e en Imoca, Ronan Deshayes détaille la stratégie du voilier LinkedOut : « Il est certain que ce contournement extrêmement compliqué est un point tactique hyper important. On a travaillé des schémas de navigation différents selon qu’on arrive de jour ou de nuit. C’est plus confortable d’arriver de nuit car on peut passer à proximité de la côte, avec un vent qui tombe des reliefs. En journée, c’est plus dangereux de faire de même car ça peut être une zone sans vent. Il vaut donc mieux s’écarter davantage, avant d’être obligé de se rapprocher de la côte au niveau de la bouée de Basse-Terre ».

« On peut vite perdre plusieurs heures »

Juste après, au Canal des Saintes, « le vent peut secouer très fort, donc on peut sortir d’une zone sans vent et subitement subir une accélération, surtout pour les multicoques », poursuit Ronan Deshayes. Si les Ultim (les maxi-multicoques) auront droit à des échanges téléphoniques venant de la terre pour les avertir des conditions exactes de vent, cela est interdit pour la catégorie des Imoca (monocoques), qui table davantage sur une durée de 10 heures que de 6h30 pour rejoindre Pointe-à-Pitre. Finalement, est-on certain de ne pas vivre le même suspense qu’en 2018 pour la victoire finale ?

« L’histoire de la Route du Rhum a montré que la course pouvait se faire et se défaire grâce à cette arrivée qui rend l’épreuve aléatoire, estime Ronan Deshayes. L’accumulation de fatigue peut provoquer des maladresses et un manque de lucidité. Donc non, avoir une soixantaine de milles d’avance ce soir ne garantit pas la victoire. On peut vite perdre plusieurs heures au niveau de la Guadeloupe. » François Gabart peut donc encore croire à sa revanche.