France

Roubaix : Un livreur Amazon licencié, condamné à 10 ans pour avoir sauvé une passante agressée ?

Deux vidéos de la chaîne TikTok « Tekamecplace » ont été vues par plus de deux millions d’internautes et retracent l’histoire d’un livreur Amazon, surnommé « Le Ness », qui aurait sauvé une femme victime d’une agression, mais qui se serait ensuite retournée contre lui en portant plainte pour « comportement inapproprié ». D’autres vidéos sur la chaîne « Tekamec2000 » affirment que « Le Ness » aurait été « libéré grâce à son avocat » à peine 24 heures après l’annonce de sa condamnation, sans préciser de quels événements il s’agit.

Scandale judiciaire à Roubaix ? Deux vidéos de la chaîne TikTok « Tekamecplace », vues par plus de deux millions d’internautes, en rendent compte.

La première vidéo évoque un livreur Amazon, surnommé « Le Ness », qui aurait sauvé une femme en plein agression dans la rue. Bien que plusieurs témoins attestent de cet acte héroïque, il est dit qu’elle se serait retournée contre lui en déposant une plainte pour « comportement inapproprié » (sans précision). Suite à cela, il aurait été licencié par l’entreprise et arrêté.

Le récit se poursuit dans une seconde vidéo, publiée le lendemain, qui affirme que le jeune homme, déjà sous le coup d’un sursis (la raison de ce sursis est inconnue), aurait été condamné à 10 ans de prison ferme.

Ces deux vidéos, accompagnées d’images du procès, soulignent une forte polémique sur les réseaux sociaux, et recueillent de nombreux commentaires en faveur ou contre « Le Ness ».

Sur la chaîne « Tekamec2000 », qui semble être gérée par le même auteur, d’autres posts réitèrent ce récit avec quelques variantes. Dans une vidéo vue par 97.000 personnes, il est mentionné que « Le Ness » aurait été « libéré grâce à son avocat » seulement 24 heures après sa condamnation. Dans une autre vidéo (27.000 vues), il est censé « s’exprimer » sur son expérience, mais ses propos sont presque incompréhensibles. Une troisième vidéo (21.000 vues) le montre supposément « clashant » la femme qui l’a poursuivi, mais il ne s’agit que d’un texte de rap sans rapport avec la situation.

Parmi d’autres vidéos tout aussi inexplicables, une seule (266.000 vues) est compréhensible. Face à la caméra, « Le Ness » donne enfin un récit un peu clair de son expérience, déclarant que la femme a porté plainte parce qu’elle connaissait son agresseur et conseillant aux utilisateurs de ne pas commettre la même erreur que lui, c’est-à-dire « défendre des gens que vous ne connaissez pas ».

Livreur ou rappeur ? Roubaix ou Toulouse ? Libre ou en prison ? Victime ou criminel ? On a du mal à s’y retrouver dans cette histoire sans queue ni tête...
Livreur ou rappeur ? Roubaix ou Toulouse ? Libre ou en prison ? Victime ou criminel ? On a du mal à s’y retrouver dans cette histoire sans queue ni tête… - TikTok

Tout cela semble confus ? Nous aussi. Tentons de vérifier.

FAKE OFF

Après quelques recherches, 20 Minutes a retrouvé « Le Ness ». Ce « surnom » est en réalité le nom de scène d’un rappeur actif sur YouTube, Instagram et TikTok, ainsi que sur les plateformes de streaming.

Pour obtenir des précisions sur l’affaire, nous l’avons contacté via TikTok et par e-mail : cet article sera mis à jour en cas de réponse. En attendant, examinons la véracité de ce récit.

Ce qui concorde… et ce qui ne concorde pas

Dans sa vidéo, Le Ness affirme être livreur salarié (sans mentionner son employeur). Cependant, son compte Instagram le localise entre Toulouse et Alger : aucune référence à Roubaix.

Étrangement, le rappeur ne fait mention d’aucun démêlé judiciaire. Cela ne prouve rien, car cet incident n’étant pas lié à sa carrière musicale, il pourrait ne pas vouloir exposer sa vie personnelle. Pourtant, d’autres vidéos abordent des éléments biographiques sans lien avec son travail artistique, ce qui est curieux à condition qu’il ne parle pas de cette affaire.

Ce qui est plus troublant, c’est qu’aucun média, que ce soit à Roubaix, Toulouse ou ailleurs, n’a relayé ces événements. Aucune autre information à ce sujet n’apparaît sur les réseaux sociaux, bien que l’on nous dise que l’affaire ait fait le buzz et choqué de nombreux internautes.

Ce qui ne tient pas debout

Manquant de preuves tangibles sur les comptes de Le Ness, concentrons-nous sur les vidéos concernées. Celles-ci présentent plusieurs détails troublants.

Tout d’abord, les contenus de la chaîne « Tekamecplace » commencent tous deux par des images du procès. Dans la première vidéo, un homme, difficile à identifier en tant que juge ou avocat, reproche à une femme de « faire un procès » à un homme qui lui a « sauvé la vie ». Dans la seconde, une juge prononce une peine de 10 ans ferme. En réponse, Le Ness devient hystérique, invoquant Allah et clamant qu’il n’a « rien fait » avant d’être maîtrisé par un policier. Ces images posent question car la captation et la diffusion des audiences judiciaires, bien que permises par la loi française depuis 2021, doivent respecter des règles strictes. D’une part, elles doivent présenter un intérêt public « d’ordre pédagogique, informatif, culturel ou scientifique ». D’autre part, la diffusion ne peut intervenir qu’après que l’affaire a été définitivement jugée, c’est-à-dire après une éventuelle procédure d’appel. Tout laisse à penser que les extraits présents sur TikTok ont été créés par une IA, puisque le « feuilleton » est présenté comme se déroulant en temps réel.

On s’interroge également sur la nature du « comportement inapproprié » reproché à Le Ness, qui, en dehors d’être formulé de manière floue, semble incompatible avec une peine de 10 ans de prison ferme, même en cas de sursis. L’éventuel sursis ne clarifie rien : ce type de condamnation est réservé à des crimes graves – homicide, viol aggravé, trafic de stupéfiants en bande organisée, terrorisme, etc. – pour lesquels un sursis n’est habituellement pas accordé.

En comparant les contenus de « Tekamecplace » avec ceux de « Tekamec2000 », la crédibilité du récit s’effrite encore davantage : à peine 24 heures séparent le verdict de la « libération grâce à son avocat ». Une procédure d’appel ne peut être finalisée en 24 heures, et bien que certaines condamnations puissent être assorties d’un mandat de dépôt à effet différé, cela semble peu probable pour une peine aussi sévère. Reste la possibilité d’une annulation du verdict pour vice de procédure grave, mais là encore, le délai semble exceptionnel. Dans tous les cas, le flou des formulations suggère davantage une perception simpliste d’une justice « arbitraire et magique », typique des fausses nouvelles sur TikTok.

Quant aux divers témoignages de l’intéressé proposés par « Tekamec2000 », comme observé, la plupart sont dénués de sens ou hors du propos. Une exception est à noter : celle où Le Ness relate de manière cohérente ce qu’il a vécu. Toutefois, en raison des incohérences du récit global, il est prudent de supposer qu’il pourrait s’agir d’un deepfake réalisé à partir des contenus du rappeur. En 2025, il est aisé de faire dire ce que l’on veut à qui l’on veut en utilisant une IA.

Conclusion provisoire

En attendant une réponse potentielle de Le Ness, seul capable de clarifier cette affaire, tout converge vers la conclusion d’une infox manifeste.