Roland Garros, le dernier héros de l’aviation française

Si son nom évoque plus le mythique tournoi parisien du grand chelem, les lifts de Rafaël Nadal, les « Vamos » et la terre ocre, Roland Garros fut avant tout un roi dans le domaine des cieux, une histoire désormais méconnue. « C’est tout le paradoxe : il est l’aviateur le plus célèbre du pays alors qu’une majorité de Français ne savent pas qu’il volait », sourit l’historien Luc Robène, spécialiste de l’histoire du sport et auteur de la série de livres L’homme à la conquête des airs (L’Harmattan, 1998).

Il y a un siècle, le nom de Roland Garros n’évoquait bel et bien que sa propre légende, loin des coups de raquettes. Il faut dire que l’aviateur fait tout à l’époque pour auto-alimenter son mythe, chassant record sur record, et conviant lui-même la presse à suivre ses exploits. On n’est jamais mieux servi que par soi-même paraît-il, fusse pour écrire sa légende. Alors, l’aviateur est sur tous les fronts : record de hauteur (près de 5.000 mètres au-dessus du niveau de la mer), courses remportées, et traversée de distance jamais égalée alors, dont les près de 800 kilomètres de la Méditerranée en 1913.

Des légendes et des sportifs

L’époque se prête particulièrement aux légendes. L’aviation en est à ses balbutiements, et cherche encore ses limites. Charge aux pilotes les plus courageux, téméraires et casse-cou de les trouver et de les repousser. Les pilotes, justement : si vous voulez devenir célèbre, ce début de siècle est fait pour vous. Roland Garros qui traverse la Méditerranée, c’est un peu un mélange entre Neil Armstrong qui pose pied sur la Lune et Kylian Mbappé qui remporte la Coupe du monde.

Car l’aviation à cette époque, c’est avant tout du sport, et même le roi des sports. « Dans plusieurs quotidiens sportifs, l’aviation représentait 40 % des pages. L’aviation n’était alors ni utilisé pour la guerre, ni pour le transport de public. C’était une pratique réservée à quelques initiés, mais qui passionnaient les foules », abonde Luc Robène. Lorsque l’aviateur remporte le Premier Grand prix de l’Aéro-club de France, en 1912, sorte de course de l’enfer où il faut faire sept fois en deux jours le triangle Angers-Cholet-Saumur, soit 1.100 kilomètres au total, il est sacré champion des champions et sportif de l’année par les médias.

Sportif, Roland Garros l’est assurément, même s’il ne pratique pas particulièrement le tennis. La postérité de son nom dans le petit monde de la balle jaune, il la doit… au rugby, et à son amitié avec Emile Lesieur, qu’il côtoie au Stade Français en 1906. Vingt-et-un ans plus tard, c’est ce dernier qui exigera qu’on donne le nom de son ami au futur stade de tennis parisien, sans quoi il ne donnerait pas un sou pour aider à son financement.

Seul au monde

Roland Garros a un autre atout du destin pour marquer l’histoire : sa nationalité. La France est, avant la Grande Guerre, LE pays de l’aviation. « Tout exploit français devient mondialement connu dans la seconde », appuie Luc Robène. La bonne patrie natale, l’époque parfaite, « RG » cumule les coups de pouce du destin. Mais rien ne fut acquis pour autant : il a appris à piloter seul, entre 4 et 6 heures du matin, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le terrain étant privatisé passé l’aurore.

Place donc à la traversée de la Méditerranée, en 1913. Pour resituer l’exploit, la traversée de la Manche – une quarantaine de kilomètres contre près de 800 pour le vol de Roland Garros – a été réalisée la première fois il y a seulement quatre ans. C’est donc une distance vingt fois plus longue que l’aviateur va parcourir seul. « Une véritable prouesse tant technique que sportive et humaine », s’enflamme Luc Robène.

Et un sacré courage, puisqu’il n’était suivi par aucun navire en mer en cas de pépins, et que son avion consistait en des ailes, une hélice et 200 litres d’essence. « Une bombe inflammable », pour l’historien. Il décolle le 23 septembre 1913 de Fréjus et atterrit à Bizerte (Tunisie) après 7 heures et 53 minutes de vol et une vitesse moyenne de 101 kilomètres à l’heure. Pour la petite anecdote, lorsqu’il se pose, il ne reste que cinq petits litres d’essence.

La guerre arrive

Il n’en fallait pas plus pour faire de lui un héros et la coqueluche du Tout-Paris. La prochaine grande traversée de l’histoire de l’aviation, l’Atlantique, ne se fera qu’après la guerre, en 1919 par Alcock et Brown, et surtout en 1927 par Charles Lindbergh, dans une tout autre époque. Nous n’y sommes pas et Roland Garros a tout le temps d’être célébré comme il se doit.

« Tout le temps », oui et non. Un an plus tard, la Première Guerre mondiale débute et il n’y a pas de passe-droit, même pour les stars de l’époque. De toute manière, comme devant un nouveau défi, « RG » est volontaire, et même innovant : il propose de placer une arme au bout de son hélice, « à une époque où l’aviation est seulement vue comme utile à l’observation et non comme un vrai outil de guerre », appuie l’historien. Roland Garros conceptualise déjà ce qui deviendra l’avion de chasse moderne, en avance sur son époque.

Son avion est abattu au combat le 5 octobre 1918, trois semaines avant l’armistice. Prisonnier pendant trois ans à partir de 1915, il insiste pour repartir au combat, alors que George Clemenceau aimerait bien le préserver à l’arrière. « Il doit cette durée de vie prolongée en guerre uniquement au fait qu’il a été prisonnier », note Luc Robène. L’écrasante majorité des sportifs aviateurs de l’avant-guerre meurent pendant les deux premières années du conflit. A la sortie de ces quatre années d’horreur, l’aviation n’est plus un sport, mais un outil de guerre comme un autre, et bientôt un moyen de transport. Le romantisme des premiers vols est mort, l’avion n’est plus un mythe mais une réalité de plus en plus tangible, et les héros d’antan ne se célèbrent plus mais reposent en silence dans les cimetières. A part Roland Garros, connu pour un tournoi sur terre battue loin de ses désirs des cieux, qui se souvient même aujourd’hui de leurs noms ? Le rêve est passé, les rêveurs auront été beaux.