Roland-Garros : Comment sauver le tennis français ?

Jo-Wilfried Tsonga sur le Suzanne-Lenglen, le 1er juin 2021. — MARTIN BUREAU / AFP
  • Seulement trois joueurs tricolores se sont qualifés pour le second tour, à peine plus chez les femmes, soit le pire bilan de l’histoire moderne dans le Grand Chelem parisien. 
  • Longtemps copié et admiré à l’étranger, le système français doit se réinventer. 
  • La fédération cherche des solutions, et va notamment rapatrier Louis Borfiga, qui a fait des miracles au Canada. 

A Roland-Garros,

On l’a vu venir gros comme un coup droit lasso du roi Rafa, mais après quatre jours de Roland-Garros, le tennis français se réveille avec une sacrée gueule de bois. Trois garçons qualifiés chez les hommes au deuxième tour, peut-être un seul au troisième, jamais les Bleus n’avaient été aussi faiblement représentés à ce stade depuis que le tennis est passé professionnel. Ce qui fait une bonne paye. Notez qu’on avait déjà frôlé le drame en 2020, avec quatre survivants après le premier tour, mais une hype Gaston improbable nous avait permis de cacher la poussière sous le tapis pour six mois.

La fin d’une génération

Nous revoilà au même endroit à pousser derrière les vieilles gloires Monfils et Gasquet, dernières feuilles de vigne de notre dignité. Les Mousquetaires vont s’éclipser, et on entendra vite le bruit que fait le bonheur en partant, vu le trou générationnel à suivre : « 2.000 matchs gagnés à nous quatre, rappelle Ritchie, de belles saisons de tennis pour la France ». De belles saisons déjà jaunies. Winter is coming, quoi qu’en dise la fédération française, qui ne dit pas grand-chose d’ailleurs. Le changement de gouvernance en janvier a occasionné le jeu de chaises musicales habituelles (Escudé DTN, Paul-Henri Mathieu responsable du haut niveau) mais au moins peut-on reconnaître au nouveau président de ne pas la ramener sur un sujet délicat, quand son prédécesseur récupérait pour lui le moindre résultat probant d’un junior à Pointe-à-Pitre.

« Notre communication sur les résultats immédiats sera différente, explique Arnaud Clément, conseiller de la nouvelle équipe. La performance d’ensemble famélique, c’est sûr, mais c’était un peu attendu, et depuis le temps qu’on parle de ce creux de générationnel, peut-être que ça y est on est dedans. Pour le reste, ce n’est pas en trois mois qu’on construit un champion, donc il faut le temps de mettre des choses en place. Je ne suis pas plus inquiet que ça ».

Gilles Moretton a basé une partie de sa campagne électorale sur une vision du haut niveau à l’ancienne : sus aux silos élitistes et à une centralisation précoce des hauts potentiels à Paris. Il s’agit désormais d’élargir la base de pratiquants sans leur demander de ramener des résultats à l’international à 10-12 ans. Après tout, le système français ne diffère pas trop de l’Italien, qui pêche un nouveau champion tous les matins au petit-déjeuner ces derniers temps : des entraîneurs de qualité en charge d’un projet sur le long terme (exemple : Barbier avec Gaston, Piatti avec Sinner), et un maillage territorial important de tournois challengers permettant de s’aguerrir sur le circuit secondaire sans avoir à investir trop d’argent.

Le retour du sauveur Borfiga

Mais l’arme fatale de l’équipe Moretton est un agent de l’étranger enfin ramené au bercail. Louis Borfiga, dit Luigi, l’homme qui a reconstruit le tennis canadien depuis les égouts à la fin des années 2000 : « Laissez-moi dix ans et vous verrez ». Shapovalov, Auger-Aliassime, Andreescu, on a vu. Comme on avait vu ses résultats à l’Insep, quand il a cornaqué l’adolescence des Grosjean, Tsonga, Monfils, ou Benneteau, avant d’aller gagner sa croûte ailleurs, faute de promotion à la fédé.

« On dit souvent la main de fer dans un goût de velours, mais Luigi, c’est exactement ça, s’enthousiasme l’ancien DTN Patrice Hagelauer, un proche. Il y a les structures, et il y a les hommes pour les animer. Lui savait s’entourer des bonnes compétences et avait tout compris avec les joueurs. Quand relâcher, quand remettre en question… Et puis c’est quelqu’un qui ne compte pas son temps. Combien de week-ends a-t-il passé à l’autre bout de la France pour suivre un jeune de 14, 15 ans ? Je me réjouis de voir la nouvelle équipe fédérale faire appel à ses talents ». La précédente avait essayé, déjà, mais Borfiga voulait finir son bail à Montreal avant la retraite et ce nouveau rôle de consultant de luxe, sollicité, par exemple, lors de la nomination d’Escudé au poste de DTN.

« Bien sûr que son retour est une super nouvelle, il a été l’un des principaux formateurs ces dernières années dans le monde, abonde Tsonga. Si vous parlez avec une grande partie des meilleurs joueurs français, il les a eus entre les mains à un moment donné. Moi je l’ai eu, c’était quelqu’un de très bien humainement, de très bienveillant et ça, c’est très important. Mais il ne faut pas oublier non plus tous les autres, parce qu’à la fin de la journée, on a tous eu des formateurs et peut-être que ceux-là aussi sont bons. A un moment donné, il faut juste réussir à ce que les meilleurs travaillent et travaillent avec les meilleurs. Je suis certain qu’il y a beaucoup de gens qui pourraient apporter un peu leur pierre à l’édifice ».

« Transmettre avec bienveillance »

A commencer par le partage d’expérience des joueurs eux-mêmes. Tsonga, Gasquet, Pierce, Mauresmo, Grosjean doivent se raconter des choses intéressantes, quand on les met autour d’une table. « Bien sûr que j’ai envie de transmettre. Mais avec bienveillance, poursuit Tsonga. L’objectif est de pousser les jeunes en haut, et justement pas de faire comme nous, on avait l’impression qu’on nous tirait un peu vers le bas. Je pense qu’il faut les aider à croire en eux, pour pouvoir travailler sainement et donner le meilleur de soi-même, et surtout pas avoir de frein ou un élastique dans le dos qui, en permanence, nous ralentit ».

Avant de renverser Giudicelli, Moretton s’était entretenu avec tout le gratin du tennis français. Il en avait conclu qu’une plus grande ouverture d’esprit était requise concernant les académies privées qui essaiment un peu partout en Europe. « Mouratoglou a un camp, Ferrero a un camp, Ascione a un camp, et ça marche, juge Hagelauer. Tout est bon à prendre du moment qu’on parvient à recréer une dynamique collective. Le tout, c’est de ne pas mettre les enfants dans du coton hydrophile, chacun dans leur coin. Le groupe, c’est l’émulation, c’est l’apprentissage de la compétition et de la responsabilisation. Quand Checchinato arrive en demi-finale de Roland-Garros, ça inspire tous les joueurs italiens qui s’entraînent avec lui et qui arrivent maintenant ».

La nouvelle équipe dirigeante doit également remettre en ordre de marche le département de performance mentale de la FFT, privée de responsable depuis plusieurs mois : l’approche psychologique, éternelle lacune d’une formation tricolore copiée un peu partout mais incapable de produire un vainqueur de Grand Chelem depuis qui vous savez. « Il n’y a pas que le coup droit ou le physique, estime Amélie Mauresmo dans le Parisien. Il y a aussi cette capacité à barouder toute l’année et se sortir de cette jungle sur le circuit secondaire, poursuit-elle. Techniquement, on est bien formés mais on n’a peut-être pas assez mis l’accent sur le mental. Les Rublev, Sinner, Osaka sont programmés. Nous, on n’a pas ou peu ce côté-là. Il faut se frotter aux autres pour s’endurcir ».

L’écueil psychologique

Malik Chamalidis, père fondateur du département mental avant d’être sacrifié lui aussi en 2019 pour des raisons nébuleuses, n’est plus intéressé. Mais le psychologue du sport a quelques idées. « Quand j’étais à la fédé, on a mis en place des entretiens réguliers, un plan de progression mentale personnalisé, des référents en préparation mentale dans chaque région, mais il faut passer l’étape supérieure. « Est-ce que j’assume de devenir professionnel, est-ce que je suis à l’aise avec les sollicitations, est-ce que je donne du sens à ma présence, comment je balise mon chemin, quelles sont mes priorités, est-ce que j’écoute le dernier qui a parlé ou est-ce que je me construis un entourage solide… ». Ce sont des questions qu’il faut aborder dans la formation pour ne pas être bloqué plus tard ».

Le jeune Arthur Cazaux, par exemple, a choisi très tôt de travailler avec Chamalidis, alors qu’Hugo Gaston est lui aussi accompagné par une préparatrice mentale. Sans garantie future pour autant. « Le champion tu peux l’aider à se construire, philosophe un cadre fédéral consacré à la formation, mais un moment donné, c’est lui qui s’envole ». Ou pas.

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