« Rodeo » : « On a tendance à avoir peur de ce qu’on ne connaît pas et à le stigmatiser », regrette Lola Quivoron

Au Festival de Cannes , Lola Quivoron avait fait sensation avec Rodeo (volontairement écrit sans accent), son premier film, qui sort mercredi prochain en salle. L’histoire de Julia (Julie Ledru) qui tente de s’imposer dans le milieu du cross bitume avait reçu une mention du jury de la section Un Certain regard, présidé par Valeria Golino.

Mais le film a aussi fait l’objet d’une violente polémique après une interview accordée par la réalisatrice à Konbini où elle mettait en cause la police dans les accidents survenus pendant des rodéos urbains. Lola Quivoron s’est exprimée dans un texte paru dans Le Parisien en juillet dernier pour expliquer que ses propos avaient été sortis de leur contexte. Pour 20 Minutes, la cinéaste de 33 ans revient sur une actualité qui l’a rattrapée cet été et mais aussi sur la passion qui balaie son film, portrait de femme bouleversant, immersif et brillamment mis en scène.

Vous distinguez le cross bitume du rodéo urbain, mais quelle est la différence ?

Ce sont deux choses différentes. Je ne montre jamais de rodéo urbain dans mon film. En revanche, le cross bitume est la toile de fond de ma fiction. Cette expression désigne la passion qui consiste à piloter des moto-cross et des quads sur le bitume, et à réaliser des figures acrobatiques très techniques et très virtuoses en levant la roue avant. Cela n’a rien à voir avec une pratique isolée, inconsciente et dangereuse qui se déroule dans les villes et que les journalistes appellent les « rodéos urbains ». Les passionnés de cross bitume eux, s’entraînent sur des routes sans circulation, sans passage de piétons, en dehors des zones habitées, souvent en plein milieu de la campagne ou en zone industrielle. C’est aussi un univers très familial, avec un esprit de groupe fort, de l’entraide, des codes très marqués, une grande technicité. Beaucoup des passionnés considèrent le cross bitume comme un sport mécanique qui est voué à se développer.

Comment vous êtes-vous intégrée dans le milieu du cross bitume ?

J’ai découvert le cross bitume sur Internet en 2015 via les vidéos des Dirty Riderz Crew (la plus importante association de riders en France), alors que j’étais encore étudiante à la Fémis. Je suis allée à leur rencontre sur leur lieu d’entraînement. J’ai été époustouflée par les acrobaties des motards comme par le bruit des moteurs qui me rappelait ce phénomène que j’avais déjà observé durant mon adolescence à Epinay-sur-Seine (93). Les Dirty Riderz Crew m’ont réservé un accueil très chaleureux, rien à voir avec le parcours difficile de Julia l’héroïne de mon film au sein de cette communauté. Je me suis sentie tout de suite chez moi dans ce monde très codifié et très ritualisé. La passion est très contagieuse et l’adrénaline est addictive. On éprouve des sensations incroyables, de l’ordre de la transe. Ce sont ces sensations très fortes que traverse Julia dans mon film. Rodeo raconte son désir de vitesse, de puissance, de liberté.

Êtes-vous proche de Julia, votre héroïne ?

Je ne suis pas elle et elle n’est pas moi. Mais, comme elle, je ne m’identifie pas à des représentations normées, aux assignations de genre. Je suis entre les deux et cela influence mon regard sur le monde. La rencontre avec Julie Ledru, découverte sur Instagram, a été déterminante. Sa solitude, sa colère intérieure et sa quête de famille m’ont bouleversée. Sa personnalité m’a aidé à faire vivre Julia, une femme forte dont le visage peut être travaillé par la violence. Je voulais montrer ce que c’est que d’avoir un corps de femme dans une société où règnent déterminisme, diktats sociaux et fantasmes mal placés. Julia est née de ce désir-là, que Julie Ledru a compris et incarné.

Votre film a-t-il une vocation documentaire ?

J’insiste pour dire que le film est une pure fiction, très écrite, contrairement à mon court-métrage de fin d’études, Au loin, Baltimore, qui montrait ce milieu de façon naturaliste. Rodeo tient plus du film d’action volontairement dépourvu de psychologie. Il est centré sur mon héroïne qui ne représente pas la communauté dans son ensemble. Je laisse une grande liberté aux spectateurs de juger les actes de mon personnage que je refuse d’expliquer. C’est au public de faire ce travail. Les réactions sont d’ailleurs passionnantes. Beaucoup de jeunes filles entre 15 et 25 ans s’identifient à Julia, comme je le faisais à leur âge avec Emma Peel dans la série Chapeau melon et bottes de cuir. Les réactions de certains messieurs plus âgés sont un peu différentes tant ils sont encore calés sur un ancien système de perception. Rodeo fait communiquer des groupes sociologiques qui ne se sont jamais amenés à se rencontrer. C’est ça la force du cinéma.

Pourquoi le cross bitume est-il si mal considéré ?

On a tendance à avoir peur de ce qu’on ne connaît pas et à le stigmatiser. Cela a été aussi le cas pour Rodeo : le public des avant-premières me confie souvent être surpris de voir qu’il est très différent de ce qu’il imaginait et que la polémique qui l’entoure est injustifiée. Encore une fois, les riders que je fréquente, sont en quête de respectabilité et de légitimité. Ils aimeraient pratiquer leur discipline dans un cadre légal. Les Dirty Riderz Crew ont d’ailleurs ouvert un atelier de réparations de deux roues dans le 13e arrondissement de Paris et participent à des tournages. Ils rêvent de partage et de transmission.

Comment peut-on faire évoluer les préjugés sur les dangers de ces pratiques ?

Il faut informer et ne pas se laisser ronger le cerveau par ce qu’on voit dans certains médias et sur Internet. Il faut aussi changer la donne pour ces jeunes. La répression ne peut pas être la solution unique. L’éducation et la prévention sont primordiales et peut-être aussi le fait de créer des pistes légales qui limiteraient les accidents en désengorgeant les cités. Cela a été fait à Tremblay-en-France (93), en 1979, avec le Circuit Carole à vingt minutes de Paris. Les motards, qui faisaient des Runs sauvages à Rungis, et sur le périphérique parisien, avaient manifesté pour avoir un lieu qui leur serait réservé et les pouvoirs publics leur ont donné gain de cause, ce qui a limité les accidents. Le problème ne date pas d’hier. Il faut aller à la rencontre de ces jeunes passionnés par le cross bitume, pour les intégrer à un débat collectif et citoyen. C’est vers ce but que tend Hélène Geoffroy, maire de Vaulx-en-Velin (69) qui s’est lancée dans la prévention et la création d’espaces dédiés depuis un dramatique accident sur sa commune en 2020.

Que vous a appris l’expérience de la polémique ?

A Cannes, Rodeo a bénéficié d’un rayonnement médiatique positif qui dépassait le positionnement idéologique des différents journaux. Konbini a tronqué mes propos pour mettre en exergue une citation violente. Je ne cherche pas à me défausser, les responsabilités sont partagées. Je comprends que mes propos aient pu choquer. J’ai appris que, quand on est une jeune cinéaste, on a une responsabilité et qu’il faut donc économiser sa parole, car tout ce qui est dit peut être médiatisé et instrumentalisé. Le débat a vite tendance à devenir unilatéral quand vos dires sont manipulés. Je suis donc devenue prudente. Je vais prendre garde à ne plus me laisser désarçonner.

Regrettez-vous aujourd’hui d’avoir appelé votre film « Rodeo » ?

Le rodéo urbain n’est pas le sujet de mon film, mais je refuse catégoriquement de me censurer. Le film a failli avoir pour titre Sanctuaire ou La Dalle en référence au refuge que trouve l’héroïne dans le milieu du cross bitume et à sa colère dévorante. Mais Rodeo, écrit sans accent, à l’américaine, semblait plus fluide, dans le mouvement, ce qui correspond davantage à ce récit immersif. Le rodéo consiste à se maintenir en selle pendant huit secondes comme le font les cow-boys aux Etats-Unis et comme le fait Julia au guidon de sa bécane. Elle tente de maintenir le cap alors qu’elle est malmenée de tous les côtés. Je comprends ce qu’elle ressent. Rodeo est un portrait de femme écrit par une femme et réalisé en vingt-neuf jours avec un tout-petit budget d’un million d’euros. Autant dire que ce n’est pas l’économie de Fast & Furious, ni de Mad Max !

Pourquoi était-il si important pour vous de faire connaître ce milieu ?

Le cinéma est là pour briser les a priori, voir un autre monde et essayer de le comprendre sans passer par le rapport violent des médias et des réseaux sociaux. En ce sens, plus il y a de polémique autour de Rodeo, plus j’ai envie de faire exister mon film. Je fais des films pour créer du lien. J’ai envie de rassembler les spectateurs autour de cette rencontre, autour de l’émotion de mon film, autour de cette histoire épique. Je veux qu’on parle du vrai sujet de mon film : le parcours de cette héroïne fougueuse et incandescente. J’espère que le débat sera ouvert et productif et qu’il ne fera pas oublier la puissance du cinéma.