Révocation de l’autonomie: «C’est un signal très fort de l’Inde qui veut le Cachemire mais se moque éperdument des Cachemiris»

A New Delhi, des manifestations ont eu lieu contre la décision du gouvernement indien de retirer son statut d’autonomie à l’Etat du Cachemire. — Altaf Qadri/AP/SIPA

  • Le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi a, comme le prévoyait son programme électoral, supprimé le statut d’autonomie du Cachemire, cette région divisée entre l’Inde et le Pakistan, l’une des plus militarisées au monde.
  • Cet Etat est le seul à majorité musulmane de l’Inde, mais pour la spécialiste de la question, la chercheuse Charlotte Thomas, cela n’explique pas totalement la politique répressive du gouvernement indien.

Réélu en mai avec les coudées franches, le Premier ministre indien, Narendra Modi, a exécuté l’une de ses promesses de campagne : retirer officiellement son statut d’autonomie et l’Etat du Jammu-et- Cachemire. Cette région, l’une des plus militarisées au monde, est l’objet de très chaudes tensions depuis soixante-dix ans entre l’Inde, le Pakistan et, dans une moindre mesure, la Chine.

Seul Etat à majorité musulmane de l’Inde, le Jammu-et-Cachemire bénéficiait deux avantages clés : la possibilité pour le parlement local de valider les lois du parlement indien pour qu’elle s’applique où non au Cachemire (l’article 370), et l’interdiction pour les Non-Cachemiris d’acheter des terres dans l’Etat (l’article 35A).

Depuis lundi, la tension est forte et le gouvernement indien impose un black-out total sur cette région de 12 millions d’habitants. Au moins une personne est morte dans les manifestations d’opposition aux nouvelles dispositions constitutionnelles. 20 Minutes fait le point sur la situation avec Charlotte Thomas, coordinatrice des questions asiatiques au collectif de chercheurs et chercheuses Noria.

Les décisions constitutionnelles du gouvernement Modi ont-elles un lien direct avec le conflit indo-pakistanais sur cette région contestée du Cachemire ?

Oui et non. Ce qu’on appelle le Cachemire est en fait un territoire qui, avant 1947 (l’indépendance de l’Inde et du Pakistan) était un Etat princier entier. Depuis le conflit avec le Pakistan entre 1947 et 1948 le territoire du Cachemire est divisé en deux parties, autour de la « line of contrôle » (LOC), qui est une frontière stabilisée mais non reconnue, avec un côté indien et un côté pakistanais. Cette dernière décision est liée au conflit avec le Pakistan, dans le sens où il revendique l’intégralité du Cachemire mais aujourd’hui, soixante-dix ans après, c’est quand même un conflit interne à l’Inde. Les deux dimensions sont imbriquées. D’où la prise de position, molle mais quand même, du Pakistan sur les décisions constitutionnelles de l’Inde.

Ce qui arrive aujourd’hui est-il directement lié au fait que le Cachemire indien est le seul Etat à majorité musulmane du pays ?

On entend beaucoup cette interprétation, qui est une partie de la réalité, mais il y a aussi tout une autre partie qu’il ne faut pas négliger surtout à notre époque où on a tendance à communautariser les conflits. Oui, évidemment, il y a une dimension de cette situation actuelle qui est liée au fait que c’est un territoire à majorité musulmane avec un gouvernement central nationaliste hindou. Ce dernier considère que seul les hindous sont des citoyens « légitimes », à la différence des chrétiens et des musulmans.

Mais la dimension strictement territoriale et politique est également très prégnante. Le Cachemire est un Etat doté de beaucoup de ressources naturelles, toutes les eaux de l’Himalaya passent par là ce qui fait que c’est d’ici que vient toute l’électricité du nord de l’Inde. Il y a également des intérêts économiques au sens où c’est le seul Etat au climat tempéré de l’Inde, donc on y fait pousser des fraises, des pommes… Toutes sortes de cultures qu’on ne trouve pas ailleurs dans le pays. Enfin, il y a une dimension très stratégique au sens où c’est un territoire qui est dans situation conflictuelle et frontalier avec le « frère ennemi », le Pakistan. Il ne faut donc pas prendre la dimension ethnique comme seule grille de lecture.

Pourquoi cette intervention constitutionnelle arrive-t-elle aujourd’hui ?

Il y a le contexte de la campagne électorale des élections générales du printemps. On se souvient de l’attentat suicide de Pulwama, en février 2019, au Cachemire indien, un Cachemiri indien qui s’est jeté contre un convoi militaire. Ça a été l’occasion pour Narendra Modi, le Premier ministre indien, d’encore plus axer sa campagne sur la dimension sécuritaire stratégique, alors qu’il se présentait comme le gardien de la nation, de l’intégrité et de la sécurité nationale, y compris avec des frappes sur le Pakistan. Ce qui permettait de passer sous le boisseau un programme économique qui n’avait pas tenu toutes les promesses de 2014.

Il y avait déjà toute une mise en récit de cette posture guerrière, un climat mis en œuvre. Vider l’article 370 de sa substance était dans le programme de Narendra Modi pour cette élection. Donc tout cela, du point de vue du BJP, son parti, est très logique. Sur le tempo, c’est donc l’été, et les chancelleries occidentales, qui sont je pense un petit peu gênées sur ce dossier, ont peu réagi. La Chine est occupée à réprimer Hong Kong. Et en interne, le 15 août c’est l’anniversaire de l’indépendance de l’Inde, qui est toujours l’occasion d’une sorte de discours sur l’état de l’Union, donc du point de vue du gouvernement c’est relativement parfait. C’est vraiment donner un gage très fort au cœur électoral et idéologique de Narendra Modi.

Concrètement, le statut d’autonomie était déjà largement éventé ?

Dans la pratique, on n’était déjà pas sur une très grosse liberté. Etant donné que la population vit depuis 1990 sous un régime militaire avec un déploiement de près de 600.000 soldats pour 12 millions d’habitants, 70.000 morts (civils, combattants et forces armées confondues) depuis les années 1990, plus de 8.000 disparus puisque l’armée a le droit de faire des arrestations arbitraires… Si l’évolution constitutionnelle ne change donc pas drastiquement la situation dans la pratique, dans le symbole c’est quand même un signal très fort envoyé aux Cachemiris qui dit que l’Inde veut le territoire du Cachemire mais se moque éperdument des Cachemiris eux-mêmes.

Sait-on ce que désire la population ?

Quand on discute avec des Cachemiris de Srinagar, a fortiori depuis les répressions de 2016, il y a vraiment un rejet croissant de l’Etat indien. Depuis 2016, il y avait des demandes pour que les dispositions constitutionnelles dont on parle soient réellement appliquées. Mais il n’y avait pas, de façon homogène, un rejet de l’Etat indien. Il y a des groupes de population qui le rejettent, ou bien pour l’indépendance ou bien pour le rattachement au Pakistan. Mais d’autres non. Ceux-là voient que l’Etat indien est un régime sécularisé, à la différence du Pakistan, et ne veulent pas se retrouver dans un pays islamique, quand bien même ils sont musulmans. Et que d’autre part l’indépendance n’est pas viable dans le contexte régional qui est le leur. Ces gens-là veulent juste le vrai respect de leur droit. Pouvoir s’exprimer, manifester et de pas craindre dès que votre fils sort chercher du lait qu’il se fasse arrêter par les autorités pour ne plus jamais le revoir.

La répression de 2016, où il y a près d’une centaine de morts, ça a polarisé d’autant plus la population cachemirie, qui, encore une fois, n’est pas homogène, autour d’un rejet global de l’Etat indien. Y compris chez des classes aisées, éduquées qui n’ont pas comme seul horizon que de rester dans la vallée, même pour eux il y a un rejet de l’Etat indien.

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