Rétro 2022 : Le plaisir féminin au centre du jeu et le « clito » au cœur de la libido

Récits sensuels originaux, séances de masturbation ludiques ou pédagogiques, cours en ligne, comptes Insta qui donnent des cours d’anatomie ou révèlent enfin à quoi ressemble vraiment le « clito », etc. Les sites internet ou les podcasts érotiques se sont multipliés en 2022 et tous mettent enfin le plaisir féminin au centre du jeu. Ils apparaissent comme une alternative à la pornographie traditionnelle et comme des outils qui se veulent plus en accord avec les désirs des femmes. « Le porno montre toujours les mêmes pratiques, les mêmes schémas, centrés sur le plaisir de l’homme », déplore auprès Charlotte, 34 ans. Depuis un an, cette responsable commerciale parisienne utilise les audios érotiques « comme moyen de stimulation » alternatif. « Les contenus sortent des clichés, sont respectueux et mettent en avant le plaisir de tous », approuve-t-elle. 2023, tu n’es pas prête.

Le son du désir en France, Ferly au Royaume-Uni, Dipsea aux Etats-Unis, etc. De nombreux acteurs se sont lancés sur ce créneau, encouragés par l’émergence dans la société du sujet de la sexualité féminine, dans le sillage du mouvement #MeToo. « La sexualité est un sujet encore très accaparé par les hommes, c’est important que les femmes soient aussi entendues », estime Constance Parpoil, responsable éditorial Europe de Storytel. Cette plateforme suédoise de livres audios vient ainsi de lancer Steamy, une collection de dix nouvelles érotiques, rédigées par dix autrices.

Le consentement, « le premier critère »

Histoires tendres ou osées, sons de couples en pleins ébats ou séances de masturbation qui répondent à une problématique (par exemple, « je ne parviens pas à jouir seule ») : la plateforme Femtasy propose plus de 300 audios, sur abonnement. Et sur Instagram, nombreuses sont les productrices de contenus à en faire la promo. « On veut prouver que le porno peut être éthique et féministe », commente Sarah Herbain, responsable France de cette start-up allemande, qui a séduit 60.000 utilisatrices depuis son arrivée dans l’Hexagone cette année. « Dans les histoires, par exemple, le consentement est toujours exprimé ou décrit. »

Pour Marie, 35 ans, la présence du consentement dans le récit « est vraiment le premier critère » auquel elle se réfère pour choisir un audio érotique. Autre facteur qui l’a encouragée à se tourner vers ce produit : « je peux l’écouter en me disant que personne n’a été maltraité en le réalisant », souligne cette Alsacienne. Le secteur du porno, terni par des affaires de violences sexuelles, a été épinglé dans un récent rapport sénatorial, dénonçant « l’enfer du décor ».

Pour éviter d’être confrontées à des images violentes, les femmes se tournent souvent vers la littérature érotique, relève Alexia Bacouël, sexothérapeute. Un genre marqué par le succès planétaire de la saga 50 nuances de Grey. Cette spécialiste de la sexualité féminine voit d’un bon œil l’arrivée des comptes Instagram (WiCul, Orgasme et moi ou encore le site Internet Vendredinuit.com) ou des audios érotiques : « ils ont un côté déculpabilisant » car ils permettent « aux femmes de se dire qu’elles peuvent écouter des choses crues ». En outre, « il s’agit d’une manière d’aller chercher de la sensualité, de fantasmer et de devenir actrice de sa sexualité », ce qui est encore loin d’être le cas de toutes les femmes, estime Alexia Bacouël.

Les femmes « moins socialisées à la sexualité »

Les initiatives pour défendre une sexualité libre pour les femmes se sont multipliées cette année encore, mais le sujet est longtemps resté dans l’ombre. Ainsi, jusque très récemment, les femmes étaient « moins socialisées à la sexualité », ce qui a un impact sur le désir, décrit Rébecca Lévy-Guillain, doctorante en sociologie à l’Ined et à Sciences Po. Une sexualité qui est d’ailleurs l’un des thèmes à l’affiche du festival de cinéma de Sundance qui débute le mois prochain, ont révélé mercredi les organisateurs. Réputé pour avoir mis en lumière un grand nombre de productions indépendantes, le festival américain accueillera des stars d’Hollywood comme Anne Hathaway, Emilia Clarke, ou encore Emilia Jones.

Les documentaires Judy Blume Forever et The Disappearance of Shere Hite y seront présentés. Tous deux racontent le harcèlement subi par les autrices Judy Blume et Shere Hite pour avoir discuté dans leurs travaux respectifs de la sexualité de la femme. Des attaques qui ont poussé Shere Hite, dont le livre à succès Le Rapport Hite (1976) sur l’orgasme féminin a été une révolution sexuelle, à quitter les Etats-Unis dans les années 1990. Notons aussi cette année le lancement de Planet Sex. D’un séminaire sur la masturbation en passant par une bibliothèque porno, l’actrice et mannequin queer Cara Delevingne explore les questions de sexualité et de genre dans cette série documentaire.

« On a marché sur la lune avant de cartographier le clitoris »

Attendue fin novembre sur la plateforme américaine Hulu et sur la BBC au Royaume-Uni, cette série en six épisodes a déja été vendue dans plus de 90 pays. On y découvre l’actrice britannique de 30 ans multipliant avec humour les rencontres et les expériences – comme une prise de sang pendant un orgasme – à travers le monde, suivant six thèmes différents (sexualité féminine, genre, pornographie, monogamie et beauté). Femmes et hommes ont besoin de mieux connaître les ressorts du plaisir féminin, estime-t-elle, jugeant « complètement dingue qu’on ait marché sur la lune avant de cartographier le clitoris ».

Et c’est justement du clitoris que Camille Aumont Carnel parle chaque jour sur son compte insta@jemenbatsleclito à l’immense communauté (700.000 followers). La militante a sorti son second ouvrage mi-juin : #Adosexo*, un petit manuel d’éducation sexuelle à mettre entre toutes les mains des ados pour répondre à énormément de questions auxquelles, aujourd’hui encore, beaucoup ne trouvent pas de réponse à la maison, à l’école ou avec leurs amis. « Je veux qu’il soit un vrai manuel de référence, de ceux que l’on trouve dans les CDI, nous confiait en juin 2020 Camille Aumont Carnel, qui commençait alors ce nouveau projet. Parce qu’au niveau de l’Education nationale, il ne se passe pas grand-chose, on n’aborde la sexualité que sous l’angle de la reproduction. »

« On n’est pas prêt pour la génération qui arrive »

Un discours que rejoint Charline Vermont qui passe plus de 100 heures par semaine à « éduquer à la sexualité » sa « commu » de plus de 500.000 abonnés et à faire le boulot « qu’on serait en droit d’attendre de nos institutions ». Après avoir lancé le compte Instagram Orgasme et moi en 2019, l’experte en santé sexuelle a sorti cette année une version augmentée de son premier livre d’éducation à la sexualité (Corps, amour et sexualité, 100 questions que vos enfants vont vous poser (Ed. Albin Michel)). « Jusqu’ici le plaisir des femmes et des personnes à vulve est complètement passé après celui des hommes. Le Viagra est même arrivé sur le marché avant l’anatomie du clitoris ! Il y a plein de choses qui se jouent maintenant et particulièrement depuis le mouvement #Metoo. On libère enfin la parole sur les violences sexuelles systémiques et on travaille à leur prévention. Et on n’est pas prêt pour la génération qui arrive. Par exemple, la conscience qu’ont les enfants de la différence entre sexe et genre est exceptionnelle », confiait récemment Charline Vermont à 20 Minutes.

« Lorsqu’on interroge des femmes pour des enquêtes, très souvent, elles ne savent pas ce qu’elles aiment », observe encore Rébecca Lévy-Guillain. Mais les plus jeunes, qui ont accès facilement à des ressources sur le sujet, notamment sur Internet et les réseaux sociaux, pourraient donc être de moins en moins confrontés au problème. Plusieurs sociétés de production d’audios érotiques destinés aux femmes constatent d’ailleurs que la majorité de leurs auditrices ont entre 16 et 35 ans.

Face à ce constat, Voxxx, l’un des pionniers français du secteur, a décidé de lancer une série destinée aux plus de 50 ans. « Certaines femmes de cette génération n’ont pas vécu pleinement leur sexualité, nous avons eu envie de les aider à se retrouver », explique Lélé O, cocréatrice de Voxxx, qui cumule 230.000 écoutes mensuelles pour ses audios, accessibles gratuitement et sur abonnement. Cette nouvelle série est disponible depuis mardi dernier, Journée mondiale de l’orgasme.