Rétro 2022 : Des élections rongées par la désinformation

Des photos truquées destinées à manipuler les électeurs aux vidéos dites « deepfake », ou « hypertrucage » (une technologie d’intelligence artificielle consistant à remplacer un visage par un autre), un tsunami de contre-vérités a déferlé sur le monde en 2022. Des Etats-Unis au Brésil en passant par Israël, les électeurs du monde entier ont été inondés de désinformation.

De nombreux candidats américains ont en effet emprunté à Donald Trump ses tactiques antidémocratiques, tels que les affirmations sans preuve de fraude électorale, mais contrairement aux prévisions des républicains, qui s’attendaient à une « vague rouge » aux élections de mi-mandat, la plupart des candidats adoubés par l’ancien président ont subi de cuisantes défaites.

« Tenter de sevrer leurs sympathisants des théories complotistes »

Les dirigeants du parti républicain « semblent se réconcilier avec l’idée qu’embrasser la théorie du complot a mené à des mauvais choix de candidats, à une mobilisation réduite des électeurs, à semer la méfiance parmi eux et à de nombreux autres maux », indique Mike Caulfield, chercheur au Centre pour un public informé de l’Université de Washington. « Beaucoup vont maintenant tenter de sevrer leurs sympathisants des théories complotistes sur la fraude électorale », ajoute-t-il.

Preuve en est, au Brésil, où un deuxième tour a opposé fin octobre le président sortant Jair Bolsonaro au candidat de gauche Luiz Inacio Lula da Silva. La campagne électorale a là aussi été empreinte de désinformation, le président sortant d’extrême droite criant comme Donald Trump à la fraude électorale, sans preuve. C’est finalement Lula qui l’a emporté, les sondages montrant que la majorité des électeurs brésiliens font toujours confiance au vote électronique. Mais les analystes ont cependant prévenu que le combat contre la désinformation était loin d’être gagné au Brésil.

L’ombre de Donald Trump

En Israël aussi, le Likoud de Benjamin Netanyahu a entamé une campagne « Arrêtez la fraude » dès que l’élection a été annoncée. Les accusations ont été relayées par le parti et ses sympathisants afin, selon les analystes, d’améliorer les chances de victoire électorale. « Le Likoud colportait des allégations selon lesquelles le scrutin était truqué, que la commission électorale d’Israël était contrôlée par « l’Etat profond » », l’idée selon laquelle de hauts responsables contrôlent en secret les rouages du gouvernement, raconte Achiya Schatz, du groupe de lutte contre la désinformation FakeReporter.

Le Likoud et ses alliés de droite ont remporté la majorité des sièges au Parlement, ouvrant la voie au retour au pouvoir de Netanyahu, qui n’a pas contesté le verdict des urnes.

L’ombre de Donald Trump plane aussi sur la politique hongroise, où l’ancien président américain a personnellement adoubé le Premier ministre d’extrême droite Viktor Orban avant les élections d’avril, truffées de désinformation. Le parti Fidesz d’Orban a « profité au maximum de son contrôle sur les médias pour répandre des allégations factuellement incorrectes ou trompeuses et des accusations contre ses opposants, quasiment sans contrôle extérieur », selon une étude du centre de recherche hongrois Political Capital.

Juste avant le vote, Viktor Orban, qui est un proche allié du président russe Vladimir Poutine, a affirmé sans preuve que ses rivaux avaient « passé un pacte avec les Ukrainiens » pour leur offrir des armes et de l’aide s’ils étaient élus. Le parti Fidesz a remporté une victoire écrasante.

Les enquêtes de fact-checking « ont eu très peu d’impact »

Dans le monde entier, la désinformation a tendance à prendre de l’ampleur autour des élections, ce qui érode la confiance du public dans les institutions démocratiques et peut mener au chaos, certains essayant de manipuler les résultats. Aux Philippines, la désinformation sur les réseaux sociaux a atteint des sommets « sans précédent » lors de l’élection présidentielle de mai, note Rachel Khan, du réseau de fact-checking Tsek.ph. Les enquêtes de fact-checking « ont eu très peu d’impact », a regretté Rachel Khan, pour qui « il y a un problème de compétence dans les médias. Même ceux qui disent qu’ils savent reconnaître la désinformation, en fait ne le savent pas ».

Au Kenya, les favoris pour la présidentielle William Ruto et Raila Odinga sont accusés d’avoir recruté des « combattants » numériques. Les contre-vérités électorales ont commencé à se répandre près d’un an avant les élections d’août dernier, notamment des vidéos « deepfake ». La Cour suprême du Kenya a confirmé l’élection de William Ruto, mais de nombreux partisans de Raila Odinga restent persuadés que le scrutin a été truqué.

Des élections sont prévues l’an prochain au Nigeria et des tactiques similaires commencent à apparaître en ligne. Et aux Etats-Unis, les analystes préviennent que les campagnes semant le doute sur l’intégrité du processus électoral pourraient repartir de plus belle à l’approche de l’élection de 2024, surtout après que Donald Trump a annoncé sa candidature. Pour Pamela Smith, du groupe indépendant Verified Voting, « la désinformation reste un outil efficace et ceux qui ne reconnaissent que les élections qu’ils remportent vont continuer à l’utiliser ».