Retraite de Federer : Une icône encore plus élégante dans l’adversité

Vainqueur-né, Roger Federer mourra perdant magnifique. Constat culotté à l’heure où tombe la nuit sur l’une des carrières sportives les plus prolifiques : le Suisse a remporté 103 titres – seul Jimmy Connors fait mieux – dont 20 en Grand Chelem et 28 en Masters 1000 pour 24 ans de carrière professionnelle. Mais il a aussi perdu 54 finales en simple, dont 11 en Grand Chelem, eu le temps de devenir le meilleur joueur de tous les temps et d’être déchu par ses deux meilleurs rivaux.

Christopher Clarey, journaliste et auteur d’une biographie du champion suisse, s’était risqué à dire, bien avant nous, que « ses échecs font en effet partie de sa légende. En 2008, par exemple, il est humilié par Rafael Nadal en finale de Roland-Garros, rappelait-il à l’Union. Si on regarde sa carrière, parmi ses trois plus grands matches, il en a perdu deux : à Wimbledon contre Nadal, en 2008, puis contre Djokovic, toujours à Wimbledon, en 2019. Ça le rend plus humain, plus proche des gens. »

Roland 2008, on s’en souvient, on était devant la télé. Une boucherie. Le Bâlois n’avait pas tenu deux heures contre le tank espagnol. Ce qui ne l’empêchera pas pour autant d’en conclure qu’il avait passé une bonne quinzaine, qu’après tout, il fallait y arriver, en finale, même si c’était pour prendre la gifle de sa vie. Ni de faire la fête juste après, histoire d’oublier. Pas d’insulte dans ce constat, seulement de l’admiration. Il y a une force à se relever après tant d’échecs, surtout quand c’est face au même rival.

La nuit londonienne, les larmes australiennes

Un mois plus tard, Wimbledon 2008, tout l’inverse de la finale précédente. Du genre interminable. 4h48 officiellement, 4h49 en réalité, foutu retard à l’allumage de ce tableau d’affichage qui se permettra de déduire une minute du temps de la sainte vie de Federer. Cinq sets d’ahuris jusqu’au crépuscule décisif. A couper le souffle et les jambes des joueurs et des sujets de feu sa Majesté Elizabeth II. A la fin du match, les téléspectateurs ont provoqué un impressionnant pic de consommation énergétique de 1400 megawatts (le plus important enregistré sur l’année 2008 au Royaume-Uni sur cinq minutes) en allumant la lumière. Personne n’a eu l’idée de se lever pour le faire avant que Nadal n’eût fini d’achever la divinité locale, et tout le monde s’y est pris en même temps pour faire revenir le jour dans les chaumières. Un peu comme au cinéma, finalement, on rallume les feux à la fin de la séance.

Roger Federer a un peu mis cette défaite sur le compte d’une luminosité déclinante, il est vrai. Mais c’est juste qu’il en voulait au ciel rose de ne pas l’avoir couronné, lui.

« C’est très dur pour moi de perdre comme ça, dans des conditions de jeu un peu spéciales. Mais ce n’est pas une excuse, et je pense que, gagner alors que la lumière décline à ce point, un peu comme Pete contre Rafter [en 2000, Sampras s’était imposé en quatre sets juste avant la nuit, pour son septième titre], ça rend la victoire encore plus spéciale. C’est quelque chose d’incroyable. J’aurais juste voulu être du bon côté… »

La frustration atteindra son paroxysme début 2009, en Australie. Nadal a joué l’équivalent des 24h du Mans en demies contre Verdasco et n’encaissera pas un second marathon en deux jours. Tu parles. L’Espagnol achève Federer en cinq sets. La fois de trop, le Suisse pleure comme un enfant. Comment peut-on oser faire ça ? Qu’on rejoue le match, que quelqu’un rende à cet homme la joie qu’il mérite. « Une défaite comme celle-là fait très mal, c’est dur, dira-t-il entre deux reniflements. Surtout lorsque la finale a été aussi serrée comme celle-ci ou celle de Wimbledon. » Peut-être aussi la fois où l’ancien numéro un mondial a trop pris ses aises dans l’échec. Ce soir-là, le gentleman laisse place au Rodgeur capricieux, voleur de lumière à un Rafa qui ne saiy plus où se mettre.

Une heure pour se remettre de Wimbledon 2019

Ecrire l’hagiographie d’un champion revient souvent à vanter une certaine aversion de la défaite, kryptonite de ces demi-dieux que seule la gloire ne saurait combler. On n’ira pas jusqu’à dire que Federer aime perdre, mais de tous les sportifs de sa trempe, il est peut-être celui qui aura le mieux appris à vivre avec. Wimbledon 2019, finale. Le Suisse vieillit comme un bon vin qu’il ne faut cependant pas trop tarder à servir. Ça tombe bien, il s’offre deux balles de match lors de la cinquième manche de son tournoi préféré. Sur son service, en plus. Un joueur qui pèse 12.000 aces – pas une hyperbole – ne peut pas rater cette occasion. Et pourtant, Rodgeur s’inclinera.

Triste, mais sans plus. « Maintenant, je n’ai besoin que d’une demi-heure pour me remettre d’une défaite, une heure peut-être s’il s’agit de la finale de Wimbledon, plaisantait-il dans une interview au magazine Numéro Homme. Des fans m’ont parlé de cette défaite pendant des semaines sur le web. Et encore aujourd’hui, ça arrive. Je me dis ‘Quoi, ils y pensent encore ?’ Mais je comprends. » Dans son message d’hommage à Jo-Wilfried Tsonga diffusé sur le Philippe Chatrier, lors du dernier Roland-Garros, le Bâlois a eu des mots sympas pour l’un des très nombreux Français à l’avoir battu (même Jérémy Chardy), une politesse que n’ont jamais eues Nadal ou Djokovic. « Je suis content d’avoir joué et perdu contre toi. » Roger Federer a tellement côtoyé la défaite qu’il a finie par la vider de sa substance. Et si c’était ça, sa plus belle victoire ?