Retraite de Federer 3/5 : Roger Federer, un champion (presque) français

Il est de ces événements inéluctables auxquels on refuse de se préparer. Trop douloureux. L’annonce de la retraite de Roger Federer en fait incontestablement partie. Personne ne voulait imaginer à quoi ressemblerait le tennis sans le Suisse. Mais il faut désormais se rendre à l’évidence. Le Suisse a fini par dire stop, après 20 titres du Grand Chelem en presque 25 ans de carrière. Avant les derniers coups de raquette du maître, à partir de vendredi lors de la Laver Cup, 20 Minutes consacre une série d’articles à celui qui restera une légende du jeu. Troisième épisode ce mercredi, sur le lien entretenu par Federer avec la France.

Dans l’immense palmarès de Roger Federer, la France ne pèse pas lourd : trois titres sur 103, avec l’Open 13 de Marseille (2003), Roland-Garros (2009) et Bercy (2011). Plus, tout de même, une Coupe Davis arrachée aux Bleus cornaqués par Arnaud Clément à Lille, en 2014. Et pourtant, au fil de sa longue carrière, le public tricolore, plus que tout autre, a chéri l’enfant de Bâle comme s’il était né à Sérignan (si seulement) ou au Mans.

« Je suis bluffé par l’attachement très fort de la France à Roger Federer, indiquait à 20 Minutes le journaliste suisse Christian Despont, lors du grand retour de l’idole Porte d’Auteuil en 2019, après quatre ans d’absence. Le goût du style, du beau, de l’élégance, peut-être… J’ai l’impression que le public français l’attendait encore plus que nous espérions qu’il rejoue un jour à Roland. » « J’extrapole peut-être, mais je me demande si les échecs de Federer, notamment contre Nadal, qui représente la force et la brutalité, ne l’ont pas rendu encore plus sympathique en France », poursuivait le spécialiste helvète.

On en revient au cliché du Français amoureux du perdant magnifique, comme Poulidor contre l’impavide Anquetil dans le Tour ou la bande à Platini victime de l’Allemagne du méchant Schumacher en demi-finale du Mondial 1982. Il peut sembler étrange d’avancer l’argument de la « lose », lorsqu’on parle d’un homme qui a glané 20 tournois du Grand Chelem et six Masters.

Des débuts très mitigés à Tarbes

Mais effectivement, à l’intérieur de nos frontières, « Rodgeur » n’a pas toujours dit « oui » au bonheur. Tout avait d’ailleurs mal commencé en 1995, lorsque le futur chéri des foules n’avait pas dépassé les 8es de finale des Petits As de Tarbes. « Sur le court, il était indiscipliné, chahuteur, évoque le cofondateur Jean-Claude Knaebel sur le site du Mondial officieux des moins de 14 ans. On n’avait pas l’impression qu’il allait faire grand-chose par la suite. Quand on voit le grand champion qu’il est aujourd’hui… C’est devenu le joueur parfait, calme et concentré. »

Trois ans plus tard, c’est toutefois chez nous que Federer remportera sa toute première victoire sur le circuit professionnel, dans le cadre très intimiste des qualifications du tournoi de Toulouse, le 30 septembre 1998 face à Guillaume Raoux. Un reportage de France 3 immortalise alors les paroles pourtant pas inoubliables d’un ado de 17 ans, germanophone de naissance et pas encore aussi à l’aise dans la langue de Nougaro qu’il le sera des années plus tard, lorsqu’il mettra le public parisien dans sa poche au fil d’interviews d’après-match aux allures de stand-up.

Après avoir frôlé l’exploit en 8es de finale à Roland face au maître des horloges, en 2013, le toujours franc Gilles Simon déplora d’ailleurs de ne pas avoir pu compter sur la fibre patriotique du public du Central : « J’aurais aimé avoir plus de soutien car si je ne l’ai pas là, je ne l’aurai jamais. » Avant de prêter allégeance : « Ça montre à quel point il a des fans partout. Mais il mérite d’avoir un soutien inconditionnel. »

Alors, le tennis aérien de Roger a-t-il toujours triomphé du chauvinisme français ? Pas forcément. S’il présente un bilan largement positif dans ses face-à-face contre les Mousquetaires (Tsonga, Monfils, Gasquet, Simon), Federer a plus souvent baissé pavillon contre nos Quatre Fantastiques que les deux autres ogres du XXIe siècle, Rafael Nadal (17-0 contre Gasquet, par exemple) ou Novak Djokovic (18-0 contre Monfils). La Monf’ et son tennis frisson avaient ainsi électrisé Bercy lorsqu’il avait torpillé le Suisse en demi-finale en 2010.

La Coupe Davis, une exception française

Le Parisien avait atomisé le Bâlois quatre ans plus tard en finale de la Coupe Davis pré-Gerard Piqué, dans un stade Pierre-Mauroy de Lille résolument cocardier. Deux jours après, pendant l’échauffement du match décisif contre Gasquet, le public hurlait de plaisir à chaque coup du Biterrois, puis observait un silence poli devant les gestes de Federer. Un accueil inhabituellement froid à défaut d’être franchement hostile, qui n’empêchera pas « Rodgeur » de laminer « Richie » pour remporter le trophée au côté d’un Stan Wawrinka alors intouchable.

Ces quelques exceptions mises à part, l’apôtre du beau jeu a très majoritairement reçu un accueil royal lorsqu’il a daigné poser ses raquettes sur notre sol. Il a en effet souvent « séché » Bercy, un rendez-vous malencontreusement coincé entre son cher tournoi de Bâle et le Masters.

Une longue tournée de rock star en 2019

On en revient à Roland-Garros 2019, lorsque le public parisien a cru assister à la « der » à Paris de l’idole de 37 ans. « C’est fou de voir le stade rempli comme ça pour un premier tour, avait lâché Federer après son succès sur Lorenzo Sonego devant 15.000 fans et à peu près autant de casquettes « RF ». J’ai senti beaucoup d’encouragement à l’échauffement, comme avant une finale. C’était très spécial. J’ai manqué au public, et le public m’a manqué aussi. » Pour le grand bonheur de ses supporteurs et de l’organisation, la tournée du Rolling Stone helvète comptera cinq dates supplémentaires, avant que le maître des lieux majorquin ne brise la magie en demi-finale.

Le Suisse a disputé son dernier match à Roland-Garros le 5 juin 2021, lors de sa victoire sur l'Allemand Dominik Koepfer. Le lendemain de ce huis clos nocturne, il déclarait forfait pour son 8es de finale contre Matteo Berrettini.
Le Suisse a disputé son dernier match à Roland-Garros le 5 juin 2021, lors de sa victoire sur l’Allemand Dominik Koepfer. Le lendemain de ce huis clos nocturne, il déclarait forfait pour son 8es de finale contre Matteo Berrettini. – Thibault Camus / AP / Sipa

Les vrais adieux de Federer à Paris se dérouleront deux ans plus tard, à l’ombre du Covid, lors d’un 8es de finale nocturne à huis clos gagné face à l’anonyme Allemand Dominik Koepfer et livé par 20 Minutes jusqu’au bout de la nuit malgré un froid de canard dans les tribunes du Central.

Le lendemain, Roger pliait les gaules en catimini. Officiellement pour « écouter son corps » meurtri, officieusement pour se concentrer sur Wimbledon, son vrai jardin. Le divin Suisse a toujours préféré Londres à Paris. C’est d’ailleurs dans la capitale anglaise que son épopée sur les courts s’achèvera ce week-end en Laver Cup. Quelques jours après la (vraie) fin d’une autre légende mondiale immensément populaire en France.