Retrait de Benjamin Griveaux : « On va chercher dans la vie privée des politiques pour savoir s’ils ne nous mentent pas »

Benjamin Griveaux lors de la présentation de son programme, jeudi, à Paris. — Thibault Camus/AP/SIPA

  • Benjamin Griveaux, jusque-là candidat de La République en marche à la Mairie de Paris, a abandonné ce vendredi, à un mois de l’échéance.
  • En cause : des vidéos privées à caractères sexuel rendues publiques.
  • Pour Philippe Moreau-Chevrolet, qui enseigne de la communication politique, l’ex-candidat n’avait pas le choix, il était obligé de jeter l’éponge.

L’abandon de Benjamin Griveaux à cause de la révélation de vidéos privées à caractère sexuel bouscule, sur un plan politique, la campagne municipale parisienne. Les boules puantes ou casseroles ne sont pourtant pas nouvelles en politique, même si rarement en France on avait vu des images à caractère sexuel circuler sur un ou une politique.

Comment ces peaux de banane sont-elles gérées par les équipes de campagnes et les candidats ? Dans ce cas précis, Benjamin Griveaux aurait-il pu poursuivre la course à la Mairie de Paris ? 20 Minutes en a discuté avec Philippe Moreau-Chevrolet, qui enseigne la communication politique à Sciences Po et dirige du cabinet MGBG conseil.

Aux Etats-Unis, on sait qu’une course politique fait l’objet d’une extrême préparation très en amont notamment sur les éventuelles casseroles ou scandales qui peuvent sortir pendant une campagne. En est-il de même en France ?

Dans les grandes campagnes, oui. Pour les présidentielles en général on se prépare à tout ce qui pourrait sortir. On étudie aussi de très près les rumeurs sur les candidats : le pire dans ces cas-là c’est la rumeur en pleine campagne. Le problème c’est qu’en France, on n’est pas aussi équipés pour le faire qu’aux Etats-Unis. Et ce n’est pas aussi systématique : il y a encore beaucoup d’improvisation et d’amateurisme dans les campagnes françaises.

On ne fera pas ce qui se fait aux Etats-Unis : le vetting. Ça consiste à confronter un candidat avec un vrai travail d’enquête qui est fait sur lui, avec un vrai questionnaire sans concession. On essaie de voir toutes les faiblesses, tous les problèmes, les cadavres dans les placards : c’est un vrai travail de fourmi, de détective, pour voir si le candidat est vraiment « propre ». On peut éventuellement changer de candidat après ce travail s’il est jugé trop vulnérable. Ou alors le prémunir contre des attaques, essayer de faire en sorte qu’on ait une réponse prête quand ça sort.

Et parfois même sortir soi-même ces « affaires » ?

Parfois c’est une bonne idée, quand on pense par exemple à la réponse de Macron sur la rumeur sur son homosexualité. Le fait d’en plaisanter, de sortir le dossier publiquement pour finalement le démentir était assez habile. Quand c’est possible, oui c’est mieux de faire exploser quelque chose avant. Ça s’applique à tous les domaines. Par exemple, le Guide Michelin, récemment, n’a pas voulu que sa couverture médiatique se réduise au fait qu’il retire une étoile au restaurant de Paul Bocuse, donc ils ont fait sortir l’information quelques jours avant la sortie du guide. S’arranger pour faire sortir les choses gênantes avant c’est mieux. Après, quand c’est une affaire de sexting, comme pour Benjamin Griveaux, évidemment on ne peut pas le faire. Il y a donc des limites.

Dans l’affaire qui nous occupe aujourd’hui on est face à des documents qui n’auraient pas existé il y a dix ans. La classe politique a-t-elle conscience de ce changement ?

Oui, elle en a conscience, mais de là à s’adapter, c’est déjà plus compliqué. En l’occurrence, je pense que la décision de Griveaux de démissionner tout de suite lui a été dictée par sa connaissance de l’affaire DSK, qu’il a suivie de près (Benjamin Griveaux était parmi les proches de Dominique Strauss-Kahn en 2011, NDLR). Il sait que ça ne cessera pas : c’est-à-dire que ça va être des semaines d’attaques, de ridicule, de moqueries. On a aussi en tête, quand on a une expérience politique, l’affaire Anthony Weiner, le sénateur américain, qui est exactement similaire. Il n’a pas géré ça de manière très habile et ça a conduit à des semaines et des mois de polémiques incessantes où son actualité était uniquement occupée par cette histoire. On peut donc penser que cette démission immédiate est liée au fait que la classe politique française apprend, quand même, le nouvel ordre des choses.

On est à un mois du premier tour des municipales. Si cette affaire était sortie il y a six mois, le problème aurait-il été le même ?

Si c’était il y a six mois, le problème aurait été le même, oui. Ça aurait été une situation un peu plus favorable pour le parti car il aurait disposé d’un peu plus de temps pour trouver un autre candidat. A l’époque, par exemple, Cédric Villani était encore à La République en marche. Le timing est vraiment mauvais pour LREM, c’est assez redoutable après l’exclusion de Villani, et sachant que les sondages ne sont pas très bons.

La France s’est longtemps distinguée par le fait qu’elle semblait accorder peu d’importance à la vie privée de ses personnalités politiques. L’adultère n’y est pas disqualifiant comme cela peut l’être ailleurs. Ici, ce qui change, est-ce la force de l’image ?

Oui, la force de l’image est très présente. Et puis surtout il y a une telle défiance envers les hommes politiques qu’on va désormais chercher dans les détails de leur vie privée pour savoir s’ils sont honnêtes, fiables, s’ils nous mentent ou pas. Là, ce qui choque c’est bien évidemment une pratique sexuelle, l’irruption de la sexualité dans la politique d’une façon très crue, violente. C’est aussi le fait que très probablement il s’agisse d’une infidélité, d’une double vie donc ça renvoie au fait que les hommes politiques ne sont pas fiables.

L’image que l’on donne de son couple construit aussi une partie de l’image que l’on a en tant que politique. Aujourd’hui, l’image de Benjamin Griveaux, celle qu’il a essayée de construire à propos de son couple depuis le début de la campagne, est complètement détruite. C’est son image personnelle qui est mise à mal. Ça ne devrait pas l’être, mais c’est comme ça.

La campagne de La République en marche peut-elle s’en remettre à Paris ?

Non, ça va être compliqué. La seule manière façon dont la campagne de La République en marche puisse s’en remettre serait de confier la campagne à Cédric Villani, de réparer ce qui s’est passé avec lui et de repartir avec lui comme candidat en espérant que ça se passe bien. En dehors de cette hypothèse-là, non, c’est fini pour La République en marche à Paris.

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