Rennes : Chris Ames, le sans-abri « ovni » qui a choisi de vivre sous un pont

« Je peux être con des fois, mais je suis beaucoup plus que ça ». Le dos courbé sous son abri de fortune, Chris Ames touille son café avec le manche d’une brosse à dents. Un petit instant de réconfort dans le froid de l’hiver de Rennes. Cette nuit-là, le thermomètre flirtera avec le 0 degré dans la capitale bretonne. Un poil plus dans la tente de ce sans-abri installé sous le pont Laënnec. Âgé de 61 ans, ce Franco-Américain n’est pas un SDF comme les autres. Car lui a « choisi » de vivre dehors. D’ailleurs, Chris n’aime pas dire qu’il est à la rue. « Je ne suis pas à la rue, je vis sous un pont. C’est un choix. C’est mon domicile fixe », explique-t-il avec son accent américain. Il s’affaire alors à décorer un sapin de Noël qui trône fièrement au milieu de son fragile campement installé sur les bords de la Vilaine, à deux pas du centre-ville de Rennes.

Toutes ces images sont extraites du documentaire Sous le pont Laënnec, qui sera diffusé à partir de ce jeudi sur la chaîne locale TVR. Réalisé par David Morvan et Erwan Le Guillermic, ce film de cinquante-deux minutes dépeint le portrait sensible de ce sans-abri « pas comme les autres ». « Chris est un ovni dans le monde de la rue où la plupart des mecs souffrent d’addictions à l’alcool ou à la drogue. On pense souvent qu’un type qui vit à la rue a des problèmes ou qu’il en a eu. Lui, ce n’est pas le cas, il a choisi d’être là », résume David Morvan. Dans le documentaire, Chris explique qu’il « tolère les gens de la rue », mais précise qu’il n’est « pas très camarade avec eux ».

« Il était content que l’on parle de lui »

L’homme est arrivé là en 2020, juste avant que la France ne se confine. Il s’est installé sous le pont Laënnec « par hasard » après la mort d’un sans-abri qui survivait là. A l’abri de la pluie, le poète franco-américain n’a plus bougé depuis. C’est à l’automne 2020 qu’il a croisé la route d’Erwan Le Guillermic. Le réalisateur rennais, qui habite juste à côté, profite alors de son périmètre d’un kilomètre de promenade imposé par la crise sanitaire pour faire la connaissance de son nouveau voisin. « Il m’a raconté sa vie d’avant, sa passion pour la poésie. Quand on l’a rencontré, c’est le moment où il venait d’arriver à Rennes pour se rapprocher de son fils. Il a accepté tout de suite l’idée du film, il était content que l’on parle de lui », explique le réalisateur rennais.

Chris Ames a travaillé des années à la Défense, à Paris, avant de faire le choix de vivre sous un pont, à Rennes.
Chris Ames a travaillé des années à la Défense, à Paris, avant de faire le choix de vivre sous un pont, à Rennes. – Aligal Production

Passionné par l’écriture, le sans-abri a l’habitude de se rendre à Paris en stop pour vendre ses recueils de poèmes dans le métro. Un petit revenu qui vient compléter le RSA qu’il touche chaque mois et suffit à le contenter. Pour Chris, vivre à la rue est le prix à payer pour avoir sa liberté. « Si je veux un appartement, je suis obligé de travailler. Je l’ai fait pendant douze ans avec ma femme et mes enfants à Paris », rappelle-t-il. « C’est un film qui interroge sur cette liberté justement. Lui a choisi de vivre dehors mais cela a des conséquences sur sa famille. Il ne se voit pas du tout comme une victime, il a un appétit de vie très fort », explique Erwan Le Guillermic.

Après sa séparation, le Franco-Américain s’était installé en tente dans un terrain de golf abandonné de la région parisienne. Il a choisi de venir à Rennes pour retrouver son fils. Dans le documentaire, on voit les deux hommes se retrouver pour un dîner aux chandelles sous le pont qui enjambe la Vilaine. « Mon père a tout le temps voyagé, ça ne me choque pas », explique le jeune homme.

Installée à Paris, la fille de Chris est plus amère, estimant que le choix de son père l’empêche de le voir plus. Ce choix de vivre dehors pourrait d’ailleurs prendre fin pour son père. Souffrant de la solitude, Chris Ames aimerait retrouver l’amour et la chaleur d’un foyer. « Mais les femmes n’aiment pas venir dans la tente, elles ne se sentent pas en sécurité. Si je veux trouver quelqu’un, il faut que je sois normal », rappelle-t-il. Le poète, qui a vu plusieurs de ses textes être publiés dans un recueil il y a quelques mois, vient de partir pour un trip solitaire en Arabie saoudite. Un moyen de passer l’hiver chaud avant de revenir à Rennes au printemps. D’après les réalisateurs, Chris pourrait alors faire une demande de logement.