Rendez-vous en 2050, où la place de cinéma coûte 45 euros

De notre envoyé spécial du futur,

27 décembre 2050. C’est encore un peu la magie de Noël chez les Miran, et pas seulement parce qu’il reste du foie gras du réveillon pour l’apéro. A l’occasion des fêtes de fin d’année, toute la famille va ce soir au multiplex UGMont, nec plus ultra des cinémas modernes, découvrir Avatar 7, la voie des anges. Une sortie exceptionnelle : la dernière fois que les Miran étaient allés voir un film sur grand écran, c’était pour le nouvel Avengers 13, promis cette fois c’est vraiment le combat final, il y a huit mois de cela.

« Désormais, on va au cinéma comme on irait dans un parc d’attractions : rare, intense et cher », explique Mickaël Miran, le père de la famille. Les parents se préparent quand même à payer 45 euros leur place, et 35 pour chacun des enfants, promotion infantile oblige. Dans sa jeunesse, Mickaël se remémore d’un cinéma encore abordable, même si les débats sur le prix supposé trop cher des places était déjà d’actualité. Marc-Olivier Sebbag, délégué général de la Fédération nationale des cinémas français, nous expliquait en 2022* que seulement 13 % des places vendues en France dépassaient les 10 euros, et 70 % étaient en dessous des 8 euros. « C’est l’activité culturelle extérieure la moins chère, et la plus fréquentée de France », défendait-il à l’époque.

Des salles toujours plus qualitatives

2022, c’est aussi l’année où Pathé a rouvert le cinéma Parnasse (Paris 14e) avec un tarif normal des places à… 18,50 euros. Aurélien Bosc, président de la branche cinémas du groupe, vantait « le premier cinéma parisien entièrement premium », ayant supprimé une rangée de fauteuil sur deux pour permettre des sièges « totalement inclinables, plus larges qu’à l’accoutumée et développés spécialement pour ce cinéma, avec deux mètres entre chaque rangée, une projection intégralement laser, soit une expérience technique et un confort assez exceptionnels ». Jérôme Seydoux, patron du groupe Pathé, évoquait une « montée en gamme et d’une modernisation » de ses salles, pour « créer la différence ». Un choix qui, en 2050, a fait consensus. Simon Robert, distributeur cinéma, remarquait en 2022* : « S’il y a eu des loupés par le passé, l’essor des formats IMAX, 4DX, Screen X, etc. prouve l’intérêt de salle de plus en plus qualitative ».

« La différence » évoquée par Jérôme Seydoux doit se faire par rapport aux plates-formes. Depuis leur apparition, Netflix, Amazon Prime et autres Disney+ ont bouleversé les habitudes des consommateurs et les ont cloisonnés chez eux. En mai 2022, une étude IFOP estimait que 62 % des Français étaient abonnés à une offre audiovisuelle payante : 41 % d’entre eux déclaraient aller moins souvent voire plus du tout au cinéma. Philippe Moati, directeur de l’Observatoire et consommation à l’époque, indiquait* : « Cette nouvelle forme de visionnage a profondément changé le rapport à l’image : il y a une offre pléthorique et personnalisée, on regarde ce qu’on veut, quand on veut, avec des films proposés selon nos goûts et nos attentes. »

La surenchère face aux plates-formes

Au-delà de ce choix sélectif, deux autres points ont fait perdre de l’attrait aux grands écrans : premièrement, la popularité du format des séries, « où on suit et on s’attache aux personnages pendant des dizaines d’heures, ce que le cinéma ne peut prétendre faire », poursuivait Philippe Moati. Deuxio, « le matériel a la maison a beaucoup évolué et est montée en gamme. Aujourd’hui, même chez soi, on peut regarder un film sur un home cinéma, voire avec un vidéoprojecteur ou autres. L’expérience de visionnage est très qualitative, même à la maison », expliquait Elisabeth Tissier-Desbordes, professeur d’économie à l’ESCP et spécialiste du comportement des consommateurs*.

Face à ces percées à la maison, le cinéma n’a « eu d’autres choix que la surenchère », prophétisait Philippe Moati. 3D, HFR (diffusion de 48 images par seconde au lieu des 24 classiques), son dans toutes les directions, fauteuils qualitatifs donc, mais aussi plein d’autres nouveautés afin de différencier la sacro-sainte « expérience » entre la salle de cinéma et le canapé de la maison. « Lorsqu’on est allé voir la Reine des neiges 8 à Noël dernier, il y avait même de la fausse neige lancée dans le cinéma au moment des chansons », se souvient Mickaël Miran. Pour Avatar, la famille se prépare à valdinguer dans tous les sens, les sièges étant désormais mobiles et bougeant selon les mouvements de caméra. « On va sans doute se retrouver la tête en bas », s’enthousiasme déjà William, l’adolescent de la famille.

Segmentation des salles

Ces nouveaux dispositifs dans les salles de cinéma ne fonctionnent que pour un certain type de film. « On n’imagine pas voir La liste de Schindler ou Le cercle des poètes disparus en 3D », admet Sylvie, la mère. « Pour survivre, le cinéma doit maximiser son contenant (ses salles, ses fauteuils, ses effets) mais aussi son contenu (les films) afin d’offrir une plus-value », développait Elisabeth Tissier-Desbordes. Déjà, en 2022, le box-office français surfait sur des longs métrages pensés pour le grand écran et les dimensions hors norme, avec 9 films d’action bourrés de scènes grandiloquentes dans le top 10 des succès de l’année : The Batman, Thor, Jurrasic World, etc. En tête du classement, Top Gun Maverick, film réalisé et pensé spécifiquement pour les salles obscures, Tom Cruise refusant une sortie simultanée sur une plateforme, et la sortie VOD étant repoussée pour maximiser les entrées au cinéma.

« Sont en train d’apparaître certains longs métrages pensés et développés pour les salles, et d’autres pensés pour les plates-formes », estimait Philippe Moati. Marc-Olivier Sebbag refusait d’imaginer un monde de demain 100 % cinéma de luxe : « Je n’ai rien contre ce type de projets ou son développement, du moment qu’il y a d’autres offres à côté. Ce qui compte dans le cinéma, c’est la diversité des propositions de salle, qu’il y en ait pour tout le monde, tous les goûts et tous les budgets ». Ce que Simon Robert exprimait ainsi : « Il n’y a pas qu’un seul type de spectateurs, mais une multitude. Celui qui est allé voir Top Gun en IMAX ou Dolby Cinema, et qui ne va qu’une ou deux fois par an au cinéma, n’est pas forcément le même qui va voir Les Tuche et Asterix, ou celui qui va voir L’Innocent ! » D’ailleurs, le film hors action du box-office était… Les Minions 3. « Ce n’est pas un hasard si les comédies sont souvent des grands succès en salle, poursuit le distributeur. On y va pour rire ensemble, dans une salle comble ! Ce qui compte dans le cinéma, ce n’est pas que le côté spectaculaire, mais l’expérience vécue. »

Le chemin pris ressemble à celui de la grande distribution, expliquait Philippe Moati : « On segmente de plus en plus le secteur au lieu de parler à un consommateur moyen qui n’existe pas. Là où l’hypermarché fonctionnait dans les Trente glorieuses en visant une grosse classe moyenne, désormais on trouve des Biocoop et des Lidl, pour chaque classe sociale. Le cinéma va faire de même, avec des séances et des prix pour tout type de public et de classe. » Sur la route du multiplex UGMont, la famille Miran passe devant un Easyfilm, cinéma low cost proposant des films à voir debout, pour à peine un euro cinquante, destinés aux populations les plus précaires ne pouvant pas se payer de plateformes. « En schématisant de manière manichéenne : plus on va au cinéma, moins cela revient cher et moins on est regardant sur la salle. A l’inverse, quand on n’y va qu’une ou deux fois par an, on est en demande d’une expérience plus spectaculaire, et donc avec (automatiquement) des tarifs plus élevés », concluait Simon Robert.