Religion : « Je n’avais plus envie d’être compté avec eux »… Ils se sont fait débaptiser

« Je n’avais plus envie d’être compté avec eux. » Rémi Duval, trentenaire vivant aujourd’hui à Londres, a été baptisé en layette, comme beaucoup de Français. Non pratiquant, mais pas foncièrement anticlérical, cela ne lui faisait « ni chaud, ni froid » d’appartenir « passivement » à la grande communauté des catholiques Jusqu’à un jour de 2013 devant un reportage sur la Manif pour Tous. « Un évêque expliquait que la majorité des Français soutenait le mouvement puisque 70 % étaient baptisés », se souvient-il. Ce raccourci a été la goutte d’eau qui a fait déborder le bénitier. Pour lui et pour beaucoup d’autres par la suite. Avec son compagnon de l’époque, Rémi se renseigne « à titre personnel » sur une éventuelle façon de quitter officiellement le cercle. Ils découvrent qu’en vertu de la Loi sur le respect de la vie privée et en vertu du droit à l’oubli, il est possible de renier son baptême, de faire son apostasie. Il suffit théoriquement pour cela d’écrire au diocèse de son église de baptême.

Malgré le combat judiciaire d’un habitant de Caen, il n’est pas possible d’être totalement effacé d’un registre de baptême. Mais le diocèse doit indiquer en face du nom de l’apostat la mention : « A renoncé à son baptême par lettre du XX/XX/XXXX ».

« Se désinscrire du club »

Rémi et son ex ont même considérablement démocratisé cette démarche lourde de sens en créant Apostasiepourtous.fr, un générateur en ligne de lettres de « débaptisation ». La demande est prérédigée, on peut cocher diverses raisons évidentes ou se justifier de façon plus personnelle.

Près de dix ans après, le créateur du site, n’a pas touché une virgule même s’il se dit que la page mériterait d’être rafraîchie. Difficile de dire combien cette indignation du moment a déclenché d’apostasies effectives. L’Eglise ne donne de toute façon pas de chiffres. Mais pour Sylvain, 42 ans et baptisé « par tradition » par des parents non-croyants, en bute avec un débat intérieur depuis pas mal d’années, le site a constitué une « révélation ! » : « On [pouvait] se « désinscrire » le plus simplement du monde du club, raconte-t-il avec humour. Personne ne m’en avait jamais parlé. »  « Je crois que j’ai coché toutes les cases !, poursuit-il. En quelques minutes, j’avais le sésame pour pouvoir me positionner au regard de mes valeurs personnelles. » Et tant pis si sa mère a été choquée.

A cause des positions sur l’homosexualité

L’apostasie dont nos internautes témoignent est un cheminement souvent long, qui aboutit pour un tas de motifs mis bout à bout. D’abord, parce que le baptême est dispensé, comme le dit François « à un âge incompatible avec une quelconque réflexion ». Alain doute que vieux de trois jours seulement on puisse donner « son consentement » . Ensuite, bien souvent, en raison des positions sociétales de l’Eglise sur le port du préservatif puis sur l’homosexualité dont la Manif pour Tous a été le catalyseur. « Je suis homosexuelle, je ne veux donc pas qu’une religion homophobe me compte dans ses membres », souligne Isabelle, 36 ans. « Je ne me reconnais pas dans cette église qui met de côté certaines personnes », dit Philippe.

D’autres ont des raisons plus philosophiques, liées à leur réflexion sur la religion, qui les conduit à être athées ou du moins agnostiques. « J’ai fait acte d’apostasie il y a quelques années parce que je ne crois pas en Dieu et que je considère les différentes religions comme des sectes… qui ont réussi certes mais des sectes quand même ! », affirme Georges-Etienne. Thierry a voulu lui aussi « quitter la grande secte officiellement », à l’âge de 35 ans, en se souvenant du « mensonge du curé » à l’enterrement de son grand-père quand il en avait 12.

Barbarin et les scandales sexuels

D’autres évoquent pêle-mêle la place des femmes dans l’institution ou l’obligation de célibat des prêtres. Et puis il y a enfin une raison qui l’emporte sur toutes les autres et qui sert de déclencheur à la « débaptisation » de ceux qui en avaient déjà listé plein : les scandales sexuels dans l’église. Rémi Duval laisse vivre son site et consulte rarement les statistiques. Mais il fait un constat sans appel : « Les pics de visites sont systématiquement liés à l’actualité. » Huit cents connexions le 19 mars 2019 quand le pape François a refusé la démission du cardinal Barbarin par exemple, quelque 800 visites aussi le 5 octobre 2021, jour de la publication du rapport Sauvé sur les abus sexuels dans l’Eglise. « Je m’étais contentée jusque-là de me définir personnellement comme athée, néanmoins après un énième scandale de pédocriminalité au sein de l’Eglise et les prises de position rétrogrades ou dangereuses du pape de l’époque, j’ai réalisé que si je ne me considérais pas comme catholique, j’étais toujours comptabilisée comme telle sur les registres paroissiaux » , témoigne Zoé qui résume de nombreux autres témoignages. Elle s’est épanchée dans sa lettre d’apostasie, espérant faire « réagir » l’institution. Un autre Sylvain, 38 ans, a commencé à réfléchir très sérieusement à l’apostasie lors de la Manif pour Tous. Mais il a réellement envoyé sa lettre « dans les jours qui ont suivi » le refus par le pape de la démission du cardinal Barbarin. « Pour moi, c’en était trop », confie-t-il.

Beaucoup témoignent avoir éprouvé un « sentiment de liberté » après la démarche et se délectent de la certitude que leur trépas ne sera pas suivi d’une messe. Qu’ils ne se réjouissent pas trop vite quand même. Un lecteur leur rappelle gentiment que le baptême « est un sacrement, un peu comme un contrat moral que l’on passerait avec Dieu » et qu’ « un baptisé reste dans l’absolu baptisé à vie ». « On peut être baptisé et condamner les abus de l’église, ça n’est pas incompatible », pointe-t-il. Mickaël, 43 ans, trouve cette démarche « inutile et vaine », considérant que les apostats ont vraiment du temps à perdre. Il a aussi une pensée pour les amateurs de généalogie, qui seraient bien embêtés sans leur précieux – et complets – registres paroissiaux, tenus avec rigueur.