Réforme des retraites : Vous reprendrez bien un peu de « pédagogie » des réformes ?

Qui a dit : « Moi, je suis contre cette manif’, parce que je pense qu’il y a une incompréhension entre le peuple français et le gouvernement » ? Non, non, ce n’est pas Emmanuel Macron, ni sa Première ministre, Elisabeth Borne. Ce n’est pas non plus un membre de Renaissance mais bien Michel Sardou – oui, le chanteur des Lacs du Connemara – interrogé mercredi soir sur BFMTV. 

On vous l’accorde, la question était difficile tant la phrase ressemble aux discours tenus par le gouvernement et la majorité pour expliquer l’impopularité de la réforme des retraites. A les en croire, les gens n’ont « pas compris » ce que contenait « vraiment » cette réforme d’où la nécessité de faire de « la pédagogie des réformes ». La formule n’est pas nouvelle dans le débat politique français mais revient en force en ce début d’année socialement chaud. Elle est même un point clé de la stratégie de communication du gouvernement.

« Une déresponsabilisation du public »

A travers cette formule, les macronistes véhiculent deux messages, estime Philippe Moreau-Chevrolet, de MCBG conseil et professeur de communication à Science Po : « C’est d’abord une déresponsabilisation du public, vous êtes des enfants, nous sommes des adultes (…) ensuite ils font l’hypothèse qu’on est d’accord avec la réforme – c’est très exactement ce que dit Macron – mais qu’on ne la comprend pas ». En clair, il vaut mieux parler d’incompréhension que d’opposition, « ça permet d’éviter de parler du consentement », ajoute le communicant.

« C’est d’une perversité langagière absolue », abonde la politiste Virginie Martin, également coresponsable du conseil scientifique de la Revue politique et parlementaire. « Les politiques donnent l’impression de prendre la faute sur eux alors qu’on est totalement dans l’infantilisation et un rapport dominant-dominé. » Le mot pédagogie signifie d’ailleurs « conduire, mener, accompagner, élever l’enfant ». « Une réforme me convient ou pas, on peut argumenter. Le gouvernement pourrait dire  »nos arguments n’ont pas été entendus », là je suis adulte », explique Virginie Martin.

Si la politiste pense que cette tactique peut accroître l’opposition à la réforme, Philippe Moreau-Chevrolet estime, au contraire, que « c’est efficace car on déplace le débat, on le dépolitise. Ça neutralise certaines oppositions, on finit par parler d’autre chose ». Les deux experts se rejoignent néanmoins sur les conséquences délétères du « mépris » sous-entendu par cette formule. « Au lieu d’avoir un débat de fond, on passe en force et on crée une opposition plus radicale, plus forte, plus irrationnelle, assure le communicant. Si vous traitez les gens comme des enfants, ils réagissent comme tels. »

Une marque de la Ve République

Philippe Moreau-Chevrolet voit dans cette manière de faire une marque de la « méthode Macron » :  annoncer d’abord, convaincre ensuite. « Il n’y a aucune marge de négociation, si vous êtes contre, c’est que vous êtes bêtes », lâche-t-il. Le spécialiste de la communication note néanmoins que la technique est loin d’être nouvelle. Dès les débuts de la Ve République, des politiques usent de cette tactique de communication. « Ils font tous cela car ce sont des réformes difficiles et impopulaires et que les personnalités politiques veulent limiter les risques pour leur image », poursuit le communicant. Et qu’importe le nombre de personnes dans la rue ou les scores de plus en plus élevés des partis non-institutionnels.

La bataille de communication repose sur bien d’autres aspects. En qualifiant à longueur d’interviews sa réforme de « juste, progressiste et équilibrée », le gouvernement veut atténuer l’âpreté de son projet. « Il a déjà perdu la bataille sémantique car il est contradictoire, abonde Philippe Moreau-Chevrolet. Il dit que cette réforme est juste et que vous ne l’avez pas comprise et en même temps que c’est difficile et qu’il faut l’accepter. Ça ne peut pas être tout ça à la fois. » Mais est-ce si important ? Car ce que cherche avant tout le gouvernement en répétant ces mots, c’est à rendre cette formule performative: que les gens finissent pas se convaincre qu’ils n’ont effectivement pas compris la réforme.