Réforme des retraites : Quelle est l’espérance de vie en bonne santé aujourd’hui à 64 ans ?

Voyager. Profiter de ses petits-enfants. Se mettre à la poterie ou tout simplement profiter d’un repos bien mérité. A chacun sa vision d’une retraite de rêve. Avec un point commun : en profiter le plus longtemps possible en bonne santé.

Mais alors que le projet de réforme des retraites porté par le gouvernement prévoit un allongement de la durée de travail, portant l’âge légal de départ à 64 ans, et qu’une journée de mobilisation est prévue ce jeudi, se pose la question de l’espérance de l’espérance de vie en bonne santé. Lorsqu’il doit durer plus longtemps, le travail, est-ce vraiment la santé ? Cela nous laissera-t-il le temps à nous, retraités de demain, de profiter de cette période de la vie ?

Une espérance variable en France

« Nous vivons plus longtemps et donc nous devons travailler plus longtemps et partir à la retraite plus tard », déclarait en juillet 2021 Emmanuel Macron. Côté espérance de vie à la naissance -l’âge maximal que l’on peut espérer atteindre- le chef de l’Etat disait vrai, en Europe, la France compte parmi les meilleurs élèves. En moyenne, elle est de 85,3 ans pour les femmes et de 79, 2 ans pour les hommes, selon l’Insee. « Mais elle évolue avec l’âge, et à 81 ans, vous avez encore 7 ans d’espérance de vie », souligne le Dr Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’Union française pour une médecine libre (UFML).

En revanche, pour ce qui est de l’espérance de vie en bonne santé, la France perd des points, et les Français des années. « A la naissance, elle n’est en France que de 65,4 ans pour les femmes et de 63,9 ans pour les hommes, soit une moyenne de 64 ans, indique le Dr Christophe de Jaeger, médecin physiologiste spécialiste du vieillissement, président de la Société française de médecine et physiologie de la longévité. Et c’est un paramètre extrêmement inquiétant, parce que c’est très jeune. Donc le report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans fait se dire à certains : « Je vais travailler jusqu’à 64 ans puis je vais tomber malade » ». Heureusement, avec l’âge, l’espérance de vie en bonne santé progresse : à 65 ans, elle est de 10,5 ans pour les femmes et de 9,4 ans pour les hommes, selon la Drees. Des chiffres stables, qui ne progressent plus.

Mais qu’est-ce que l’espérance de vie en bonne santé ? « C’est le reflet de la qualité d’un système de santé et un point qui intéresse particulièrement les gens: c’est la partie de la vie menée en bonne santé, la capacité à vivre indépendant, de faire librement ce dont on a envie, que ce soit travailler, voyager, et simplement d’être bien dans son corps et dans sa tête », explique le Dr de Jaeger.

Des disparités selon les métiers et les revenus

« Il y a toutefois des disparités très importantes », souligne le spécialiste du vieillement. Car selon les métiers et les revenus, un grand écart peut se creuser : les travailleurs les plus aisés ont 13 années d’espérance de vie de plus que les plus modestes, selon l’Insee. De même, l’espérance de vie en bonne santé est « très liée aux activités professionnelles, dont certaines usent les corps, abonde le Dr Marty. Elle sera plus courte pour celles et ceux qui ont un métier très physique, qui travaillent en extérieur par tous les temps. Plus courte aussi pour certains métiers très sédentaires et exposés au stress, avec à la clé le développement de pathologies cardiovasculaires. Tous ceux-là arrivent à l’âge de la retraite usés ».

En revanche, « quelqu’un qui a un travail qu’il aime et le passionne aura une espérance de vie en bonne santé plus longue, et choisira de partir à la retraite plus tard », note le Dr de Jaeger. Mais d’autres facteurs que le travail affectent l’espérance de vie en bonne santé : « Il y a des disparités régionales, et des facteurs liés à la pollution, la précarité et l’alimentation, les addictions à l’alcool et au tabac », ajoute le Dr Marty.

Des facteurs qui génèrent « une explosion des pathologies chroniques par rapport à une époque où l’on vivait mieux longtemps: maladies cardiovasculaires et endocriniennes, diabète, hypertension. Or, les malades chroniques développent encore plus de pathologies aigues de type infarctus et AVC », précise le médecin généraliste. En pratique, « si on est hypertendu et diabétique, on n’est plus vraiment en bonne santé, même si les traitements assure un équilibre », renchérit le Dr de Jaeger.

Améliorer la prévention et adapter les postes de travail

« Cela pose la problématique de la prévention primaire, telle que définie par l’OMS : comment faire pour ne pas tomber malade ? C’est un élément essentiel de santé publique, poursuit le spécialiste du vieillissement. Là, cela dépend de chaque individu, de ses gènes, de son environnement, de son mode de vie et de sa motivation à rester en bonne santé. Pour y parvenir, il faut être prêt à modifier certains comportements : abolir tabac et alcool, manger moins et mieux, pas trop sucré, car l’excès de sucre est un mécanisme très important du mal vieillir. Et avoir une activité physique régulière, pas forcément sportive, mais une activité qui comporte à la fois un travail de résistance pour avoir un certain niveau de muscle, et à la fois un travail de cardio training ».

Mais si tout le monde connaît ces mesures de bon sens, « très peu les appliquent correctement », déplore-t-il. Pour y remédier, et « parce que les problèmes de santé apparaîssent généralement entre 50 et 60 ans, il faut être proactif, dès 50 ans, et se faire accompagner par son médecin traitant, qui est là pour accompagner la bonne santé, et pas que les pathologies ». Et s’il faut être procatif, « il est important de rester actif, insiste le Dr de Jaeger. C’est un trait commun à ceux qui vieillissent en bonne santé plus longtemps. Cela peut être le travail, mais aussi le fait de s’investir dans une association, des loisirs. Il s’agit de ne pas se mettre en retrait de la vie et de la société ».

Mais l’activité professionnelle, elle, peut atteindre ses limites. « S’imaginer faire partir plus tard à la retraite des gens qui ont des métiers difficiles va se heurter à une réalité que les porteurs de la réforme ne semblent pas voir, insiste le Dr Marty. Dites à une aide-soignante qu’elle partira à la retraite à 64 ou 65 ans, alors qu’elle porte des corps toute la journée et a le dos cassé à 50 ans à force de lever des malades, c’est un non-sens. Si on n’adapte pas les postes de travail et le départ à la retraite par métier, c’est une impasse, et un risque de faire reculer l’espérance de vie en bonne santé ».