Réforme des retraites : « On sera mort avant d’en profiter »… Ces jeunes qui n’y croient plus

Nicolas reprend une taffe de sa cigarette pour se donner du courage, puis lance la simulation de sa retraite sur son portable. Le verdict tombe, aussi fatal qu’attendu. Avec la nouvelle réforme, il lui faudra travailler jusqu’à 67 ans pour avoir droit à une pension à taux plein. « A 67 ans, tu crois que je serais où ? Soit au cimetière, soit à l’hôpital, étant donné mon hygiène de vie ».

A 30 ans tout rond, le parisien fait partie de cette génération désenchantée au sujet des retraites, celle qui n’y croit plus vraiment. « A force de toujours repousser l’âge de départ, on se dit qu’on ne va rien toucher du tout et donc que ça ne sert à rien de cotiser », juge le banquier, désabusé. Une étude de l’Institut Montaigne*, parue lors de ce mois de janvier indique d’ailleurs que 59 % des moins de 35 ans trouvent trop l’âge actuel du départ à la retraite – 62 ans – trop élevé, contre 48 % en moyenne nationale. Ce qui laisse imaginer ce qu’ils pensent d’un départ à 64 ans…

La maladie avant la retraite

Un pessimisme auquel ne succombe pas Henri Sterdyniak, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et spécialiste des retraites : « La durée de vie moyenne en France est de 85 ans pour les femmes et de 79 ans pour les hommes. Même en supposant partir à 67 ans, il y a une vie et une retraite derrière. » Cette espérance de vie stagne un peu depuis 2015 – excepté les années Covid où elle a baissé –, mais est censée continuer à grimper. Selon les prévisions de l’Insee, les bébés nés en 2022 ont une espérance de vie moyenne comprise entre 90 et 93 ans selon leur sexe.

Age presque centenaire qui semble inimaginable pour Lucie, 29 piges au compteur. Même dissimulé derrière ses mèches blondes, son regard cache mal un passé familial lourd. Comptez une mère, une tante et une grand-mère décédée chacune avant 60 ans d’un cancer du sein, et la quasi-certitude pour la jeune femme que le crabe viendra lui rendre visite à elle aussi, un jour ou l’autre. « Quand la retraite était à 60 ans, je pouvais encore espérer être en vie jusque-là. En quelques années, on est passé de 60 à 64 piges – probablement 67 si je veux un taux plein – sans comprendre quoi que ce soit, sans qu’on ne puisse rien dire. Mais dans ma famille, une femme qui tient jusqu’à 67 ans, ça n’existe pas. »

Vivants oui, mais dans quel état ?

Même en imaginant les progrès fulgurants de la médecine, Lucie ne parvient pas à reprendre espoir : « Allez O.K., je serais peut-être en vie, mais dans quel état ? Même s’il ne m’achève pas, le cancer aura fait des dégâts. A supposer qu’il ne vienne jamais, vous en connaissez beaucoup vous, des septuagénaires qui pètent la forme ? » La jeune blonde parle en connaissance de cause, travaillant comme aide soignante dans une maison de retraite à Chambéry. « Après 70 ans, c’est quand même franchement compliqué. Après 75, vous n’êtes souvent plus conscient de ce qui se passe autour, vous subissez votre vie. Faut le dire aux jeunes, ça ne fait franchement pas rêver. »

Si les observations de Lucie n’ont rien d’une étude sociologique, les chiffres officiels corroborent sa vision pessimiste : d’après les données de 2019 (mises à jour en avril 2021) de l’Insee, l’âge moyen en bonne santé s’établit en France à 63,7 ans pour les hommes, et 64,6 pour les femmes. Nicolas les commente : « On sera cassé pile au moment d’arrêter de bosser, c’est chouette non ? » Dans le rapport de l’Insee, on peut notamment lire que « l’espérance de vie en bonne santé est plus importante que l’espérance de vie, car sans qualité de la vie, une longévité accrue ne présente guère d’intérêt ». Là aussi, Henri Sterdyniak relativise : « Cela ne veut pas dire que les gens ne sont plus autonomes non plus, ou que leur vie ne vaut pas le coup. Et puis, il s’agit d’une moyenne, plein de gens vont bien à 70 ou 75 ans. »

Une retraite à 64 ans… pour le moment

Sébastien, lui non plus, ne croit pas beaucoup en sa future vie de retraité. Ici pourtant, pas de prédisposition au cancer, juste la lassitude de voir ses acquis sociaux à la naissance s’éroder au fil des décennies. En 29 ans d’existence, Sébastien aura connu cinq réformes des retraites – 1993, 2003, 2008, 2010, 2014 –, et peut-être bientôt une sixième cette année : « C’est comme le chômage. A force de toujours plus baisser nos droits, on se demande bien à quoi ça sert de cotiser, si on n’est jamais éligible pour les allocs ? La retraite, c’est pareil. On voit sans cesse l’âge de départ repoussé et on se dit qu’on ne la touchera pas et qu’on se fait taxer pour rien. »

En voyant les réformes s’enchaîner presque aussi vite que les buts de Mbappé, le Perpignanais qui travaille dans l’immobilier est persuadé que l’histoire ne va pas s’arrêter là : « A ce rythme, on se dit que ça va continuer à bouger, et que le temps qu’on arrive à la retraite, le départ sera passé à 70 ans, voire 75, vu la tendance actuelle. »

« Quand ce sera notre tour, il n’y aura plus rien »

Dans les discours, la peur d’être les grands lésés de l’histoire domine. « On va cotiser à balle pour les autres, et quand ce sera notre tour, il n’y aura plus rien. Autant claquer notre thune maintenant plutôt que participer à un système qui nous plantera », lâche, désabusé, Mehdi, 32 ans, résidant à Montpellier.

Une dernière fois, Henri Sterdyniak tente de calmer les élans défaitistes de la jeunesse : « Les jeunes ont peur que le système de retraite ne s’applique plus, mais tout indique que le système tiendra et sera efficient pour eux aussi, il n’y a actuellement aucune raison de croire que cela ne marchera pas. Idem pour dire que ce système nous condamne : pour la majorité des gens, il y aura de longues années de retraites, sans doute même plus que les générations précédentes. »

Travailler à la soixantaine, impossible à imaginer pour certains

Le fait d’exercer un métier en étant sénior semble utopique pour Medhi : « Je bosse dans la plomberie, vous me voyez taffer jusqu’à 60 piges ? Vous avez déjà vu un plombier sexagénaire ? Pas moi. Vous vous ferez remettre le dos en place par un kiné de 65 ans vous ? Faut arrêter les bêtises. Ce système repose sur une illusion : même si on le voulait, bosser 43 ans, c’est bien gentil, mais c’est du vent. »

Les discours optimistes, Nicolas aussi n’y prête pas trop attention : « C’est bien mignon, mais j’attends de voir pour le croire. Partir à 67 ans, c’est quand même dingo. » Nouvelle cigarette. L’une des dernières, promet-il. « J’arrête cette année. Dans ces conditions, faut bien se préserver ». Chez les jeunes, à défaut d’avoir foi en le futur, on essaie de le rendre le plus supportable possible.