Réforme des retraites : Maçon, plombier, caissière… Ils racontent la réalité de la pénibilité au travail

Ils réparent les toits, scannent les articles en caisse, s’occupent des bébés à la crèche, débouchent les éviers… Eux, ce sont les couvreurs, les caissiers, les auxiliaires de puériculture ou les plombiers. Si le quotidien des uns et des autres est bien différent, ces travailleurs de l’ombre ont pour point commun d’exercer un métier qui, à la longue, provoque tout un tas de maux physiques : dos en vrac, tendinites, douleurs chroniques, accidents du travail… Actuellement, environ 100.000 personnes partent plus tôt à la retraite pour inaptitude, invalidité ou encore pénibilité.

Cette question, justement, de la pénibilité est un point crucial de la réforme et un cheval de bataille pour les syndicats. Le projet de loi prévoit notamment d’instaurer une visite médicale obligatoire à 61 ans pour les salariés qui sont exposés à des postures pénibles, des vibrations mécaniques ou à des ports de charges lourdes. C’est donc la médecine du travail qui dira si une personne peut s’arrêter d’exercer à 62 ans ou l’âge légal de 64 ans, comme souhaite l’instaurer le gouvernement. Mais qu’en pensent les premiers intéressés ? Depuis le début du débat, ils voient économistes, politiques et éditorialistes juger de la pénibilité ou non de leur travail et de la possibilité de prolonger leur carrière, sans être amenés à s’exprimer.

« Je crois plus aux licornes qu’aux déménageurs de plus de 60 ans »

De quoi passablement énerver les premiers concernés. « Quand tu entends en plateau que maintenant on dispose d’exosquelette et que donc le travail n’est plus pénible, il y a de quoi péter un plomb », assène Charles, déménageur à Béziers (34, Hérault). Une référence au président des sénateurs LREM François Patriat. Le lundi 12 décembre, l’homme politique, invité de Public Sénat, estimait que « les déménageurs, les couvreurs, les gens dans les travaux publics sont équipés d’exosquelettes, de matériaux… », des équipements spécifiques pour rendre leur travail moins pénible.

Une drôle de défense de la retraite à 64 ans, note Charles dans un humour pince sans rire. « Le seul truc qui me rassure, c’est de me dire que s’ils en sont à inventer ce genre de bêtises, c’est qu’il n’y a vraiment aucun vrai argument pour défendre leur projet. On n’est pas fou, ce sont eux qui sont hors-sol », s’énerve l’homme, qui n’a pas vu le moindre exosquelette en 20 ans de carrière. « Ce que j’ai constaté par contre, ce sont des mecs cassés en deux, qui ont mal à chaque geste ou presque, le dos en compote, les épaules plein de luxation et pour qui chaque jour de taf en plus devient une vraie galère. Des gars qui ne peuvent pas s’arrêter mais qui devraient. Je crois plus aux licornes qu’aux déménageurs de plus de 60 ans. »

Colère sourde et muette

Medhi, plombier de 32 ans à Montpellier, n’a pas le cœur à utiliser des métaphores rigolotes : « On nous dépossède de ce débat, alors que c’est de nos vies et de notre santé dont on parle. C’est extrêmement humiliant et rageant. » Il participera « évidemment » aux manifestations de ce jeudi 19 janvier contre la réforme. « Question de survie professionnelle », mais aussi de fierté, défend-il. « Que nos métiers ne soient pas considérés socialement et soient méprisés, on le sait. Mais au moins, lorsqu’une mère dit à son gosse :  »Fais des études, sinon tu finiras comme lui », elle reconnaît que c’est un métier pénible et dur. Depuis quelques mois, des experts des plateaux télés veulent même nous enlever ça. Plombier, ça demande de la force physique et de la souplesse, et il n’y a pas de secret, ça décline quand on vieillit, et quand on le fait chaque jour.  »

Même rage du côté de Mathilde, auxiliaires de puériculture à Paris : « On ne peut pas veiller sur des gamins à 60 ans. C’est impossible pour nous, et ce n’est franchement pas souhaitable pour eux non plus ! Surveiller des enfants, devoir parfois les porter, les calmer, ne jamais relâcher l’attention, ça tue la santé rapidement. Vous voyez l’état des mères de jeunes bébés ? C’est pareil pour nous. On parle d’un métier où la moindre faute ou le plus petit manque peut avoir des conséquences catastrophiques. Evidemment que ça demande d’être en forme. »

Déconnexion n’est pas raison

Caissière dans un Franprix de la capitale, Sandrine confirme : « On parle à notre place, et en plus pour dire des bêtises, ça fait beaucoup. » Elle aussi se voit mal travailler « vraiment plus longtemps. C’est un métier usant, pénible, répétitif… » Et qui demande une certaine vivacité difficilement compatible avec un âge trop canonique : « Si vous mettez plus d’une seconde à scanner un produit, le client râle, vous parle mal et votre patron vous engueule car il ne veut que des gens efficaces. » De toute manière, la jeune femme est peu optimiste sur son avenir à ce poste, passé un certain âge. Comme les produits qu’elle scanne, la caissière a, selon elle, une date de péremption : « Les boss préfèrent des jeunes, rayonnantes et dynamiques. Tout ce qu’on n’est plus en vieillissant. »

Comme Sandrine, Charles, Mehdi et Mathilde iront manifester ce jeudi. L’occasion enfin de faire entendre leur voix, eux si habitués aux mots des autres. Et concernant cette réforme des retraites, ils ont pas mal de choses à dire.