Réforme des retraites : La relation difficile entre les syndicats et Emmanuel Macron, une rupture historique ?

Philippe Martinez (CGT) quitte l’Elysée après une rencontre avec Emmanuel Macron en octobre 2017. — CHAMUSSY/SIPA

  • Les syndicats et le gouvernement campent sur leurs positions concernant la réforme des retraites.
  • Ce n’est pas le premier moment de tension du quinquennat.
  • Selon un spécialiste du syndicalisme, Emmanuel Macron pratique une vraie rupture avec François Hollande ou Nicolas Sarkozy dans son rapport aux syndicats.

La ligne est-elle définitivement coupée ? Après plus d’un mois de mobilisation contre la réforme des retraites, les syndicats – qui ont prévu de nouvelles manifestations ce samedi – se montrent très pessimistes quant à la possibilité d’arriver à un compromis avec le gouvernement. « Pour l’exécutif, le dialogue social est une langue étrangère » tacle ainsi François Hommeril, président de la CFE-CGC. Il faut dire que depuis 2017, les relations entre les syndicats et Emmanuel Macron ont souvent été tendues. Mais est-ce vraiment une surprise ?

Avant même son élection, l’actuel président de la République avait défini ce qui était, selon lui, le rôle des syndicats. « Je souhaite un syndicalisme moins politique, expliquait-il en mars 2017. On a besoin de corps intermédiaires, mais à la bonne place (…) Je fais confiance aux syndicats pour réguler les relations de travail dans la branche et l’entreprise. Mais ils ne doivent pas se substituer aux détenteurs de l’intérêt général ». Autrement dit, les syndicats n’auraient pas à intervenir dans le processus de décision politique.

« On est dans un drôle de système ! »

La mise en œuvre de cette « théorie » macronienne ne tardera pas. Certes, après son élection à l’Elysée, le chef de l’État reçoit immédiatement les syndicats pour discuter de la réforme du Code du travail. Mais, très vite, l’ouverture va atteindre ses limites : malgré de nombreuses rencontres avec les partenaires sociaux pendant l’été, l’exécutif entretient le flou jusqu’à la dernière minute sur le contenu des ordonnances présentées le 31 août 2017. « Nous avons eu l’impression de parler dans le vide, comme si nous participions à un simulacre de dialogue » se désole alors Fabrice Angéi, de la CGT, interrogé par «  Les Jours ».

Au printemps 2018, c’est au tour du patron de la CFDT, Laurent Berger, d’attaquer la méthode présidentielle : « Avec Emmanuel Macron, soit on est d’accord sur tout, soit on n’a pas voix au chapitre. Cela va faire monter les radicalités et la violence dans la société ». Quelques mois plus tard, le mouvement des « gilets jaunes » éclatera et prendra l’exécutif de court, tout comme les syndicats, qui peineront à se rapprocher du mouvement.

Nouvelle crispation en février 2019 : après de nombreuses rencontres, les partenaires sociaux (organisations patronales et syndicales) ne parviennent pas à se mettre d’accord sur une réforme de l’assurance-chômage. Si plusieurs syndicats estiment qu’ils avaient les mains liées par l’État (qui leur demandait un plan d’économie de plusieurs milliards d’euros), Emmanuel Macron critique de son côté leur incapacité à s’entendre. Face aux présidents de départements réunis le 21 février 2019 à l’Elysée, il ne cache pas son énervement : « On est dans un drôle de système ! Chaque jour, dans le pays, on dit : « corps intermédiaires, démocratie territoriale, démocratie sociale, laissez-nous faire ». Et quand on donne la main, on dit : « mon bon monsieur, c’est dur, reprenez-la » ».

Sarkozy, Hollande, Macron, même combat ?

Toutes ces séquences – ajoutées à celle de la réforme des retraites – marquent-elles une vraie rupture d’Emmanuel Macron avec ses prédécesseurs ? « Les relations entre gouvernement et syndicats étaient tendues avant l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, rappelle Rémi Bourguignon, professeur à l’université de Paris-Est Créteil et spécialiste du syndicalisme. Nicolas Sarkozy avait fait de l’affaiblissement des corps intermédiaires un thème central de sa campagne de 2012. Et François Hollande avait fini par utiliser le 49-3 pour faire passer la loi Travail en 2016. Mais contrairement à Emmanuel Macron, ils avaient tous les deux tendus la main aux syndicats au début de leur mandat ».

En septembre 2007, Nicolas Sarkozy avait ainsi prononcé un grand discours sur l’utilité des partenaires sociaux : « Je veux vous dire (…) [qu’ils] seront écoutés, seront respectés, peut-être plus que cela n’a jamais été le cas. Ma porte leur est toujours ouverte et elle le restera. Je saisis d’ailleurs cette occasion pour dire toute mon estime à ces grands acteurs sociaux ». Interrogé par Le Figaro en 2012, Jean-Claude Mailly, leader de FO à l’époque, avait d’ailleurs reconnu que « Nicolas Sarkozy a tenu sa parole au moins jusqu’en 2010 [date de la réforme des retraites, qui avait provoqué une mobilisation massive] ».

Rebelote avec François Hollande. « Le président de la République ne peut pas décider de tout, pour tous, partout, affirme-t-il lors de la primaire socialiste de 2011. Il faut que le principe de la négociation collective, que le rôle des syndicats soit reconnu davantage qu’aujourd’hui ». Après son arrivée à l’Elysée, il pose d’ailleurs le principe d’une grande conférence sociale annuelle. Mais les épisodes de la fermeture des hauts-fourneaux de Florange (Moselle) et le conflit social à Air France, où la CGT l’accuse de prendre le parti de la direction, finissent par ternir les relations.

Un risque pour la démocratie ?

« Il y a en permanence un jeu entre le pouvoir politique et les organisations sociales, reconnaît François Hommeril. Ce n’est jamais tout rose. Mais là où les pouvoirs précédents avaient l’intelligence d’avoir du respect pour les partenaires sociaux, le gouvernement actuel n’a ni compétence, ni respect », attaque-t-il. Pour le représentant syndical, la méthode d’Emmanuel Macron présente un vrai risque à terme : « les corps sociaux font partie de la démocratie, au même titre que la société civile. Ne pas tenir compte de cette représentativité revient à créer des zones de conflits et d’incompréhension qui déstabilisent la démocratie ».

Eric Bourguignon rebondit : « Pour le gouvernement, les organisations syndicales manquent de légitimité. De son point de vue, elles ne peuvent plus jouer le rôle de corps intermédiaires. Au moment des « gilets jaunes », on a d’ailleurs vu que l’exécutif leur demandait de désigner des représentants, comme pour créer une alternative aux syndicats. »

Pris en étau entre un pouvoir qui les ignore et une société civile peu syndiquée, les syndicats seraient-ils voués à disparaître ? « Aujourd’hui, il n’y a pas de vraie alternative aux syndicats, estime Rémi Bourguignon, et ces derniers jouent là-dessus. Mais rien ne dit que de nouvelles formes de corps intermédiaires ne finiront pas par émerger un jour ».

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