Réforme des retraites : Comment les grévistes tiennent-ils le coup financièrement depuis le 5 décembre ?

Des conducteurs RATP en grève contre la réforme des retraites, le 16 janvier 2020 à Paris. — L. Cometti / 20 Minutes

  • Pour la sixième fois depuis le 5 décembre, l’intersyndicale (CGT, FO, Solidaires, FSU, CFE-CGC et trois organisations de jeunesse) a appelé à « une journée de mobilisation interprofessionnelle massive de grèves et de manifestations ». A Paris, entre 23.000 et 250.000 personnes ont battu le pavé ce jeudi.
  • La mobilisation en est à son 43e jour, et certains grévistes ont déjà perdu un mois et demi de salaire.
  • Pour tenir financièrement, les salariés en grève créent des cagnottes alimentées par des dons de particuliers. Ils font également très attention à leurs dépenses, et peuvent compter sur le soutien d’un syndicat s’ils sont adhérents.

« Force à vous ! ». Une pièce de deux euros glisse dans la boîte en cartons qui fait office de caisse de grève pour les agents de la RATP, sous le sourire de Linda Chekalil, conductrice de bus, en grève depuis le 5 décembre. Au 43e jour de mobilisation contre la réforme des retraites, les manifestants rencontrés par 20 Minutes dans la manifestation parisienne ce jeudi mènent la plus longue grève de leur vie de travailleur.

S’ils préfèrent en général parler de leurs arguments contre la retraite par points, ou pour une meilleure reconnaissance de la pénibilité, ils ont répondu à nos questions sur l’impact de cette grève sur leur budget et leurs moyens pour s’organiser financièrement, dans la durée.

« J’aurai zéro à la fin du mois »

Grâce au 13e mois et aux congés de Noël, l’impact financier a été un peu amorti en décembre pour certains salariés, comme Jean-Michel, contrôleur à la SNCF, ou Patricia, conductrice de métro à la RATP. Mais « on aura une jolie surprise à la fin du mois de janvier », ironise Cécile, salariée d’Enedis de 49 ans. En grève « ponctuellement », elle va perdre « au moins cinq jours » de salaire, comme son compagnon, lui aussi gréviste. Elle avait anticipé : « A Noël, j’ai pas fait de cadeau à mes enfants. Ils ont compris, car ils sont grands, et puis ils comprennent que je fais grève pour eux, pour leur future retraite ». Outre l’impact financier, elle se dit « épuisée » par ces grèves.

« J’aurai zéro à la fin du mois », lâche un conducteur RATP, chargé de la caisse de grève de la ligne 13 du métro parisien. Madeleine, enseignante à la retraite, vient justement y glisser un billet de cinq euros. « Les grévistes se battent pour tous. J’ai fait grève pendant trois semaines en 2003, et je sais à quel point c’est dur », dit l’ancienne prof, tandis qu’une autre retraitée vient donner un billet vert.

Caisses de grève et vente solidaire

Au fil de la manifestation, on croise de très nombreuses cagnottes dans les cortèges à Paris. Il y a celles, traditionnelles, des syndicats. « La confédération et les fédérations filent un coup de main à leurs adhérents, mais c’est de l’ordre d’une douzaine d’euros par jour de grève », explique Cyril Manach, secrétaire général du pôle SEMCML à Force ouvrière Transports et Logistique. « Mais il n’y a pas de trésor de guerre, dit-il au sujet de la caisse de grève, alors on compte sur le soutien de la famille, on essaie de négocier son découvert bancaire… Certains se foutent dans la merde et prennent des crédits. On achète les produits premiers prix au supermarché, c’est la démerde ».

D’autres organisations font des ventes « solidaires », comme la Fédération syndicale unitaire (FSU). « Depuis le 28 décembre, on vend des sandwiches et boissons et toutes les recettes sont reversées dans la caisse de grève », nous dit Laëtitia Faivre, enseignante et secrétaire départementale de la FSU. Cela représente 2.000 euros récoltés le 9 janvier, lors de la dernière mobilisation.

Multiplication des cagnottes en dehors des syndicats

La nouveauté, c’est la multiplication des caisses de grèves en dehors des syndicats. Chaque ligne de métro ou de RER a la sienne, chaque établissement scolaire ou hospitalier… Elles sont ensuite redistribuées aux grévistes, selon des règles propres à chaque établissement, nombre de jours de paie perdus, situation financière personnelle… Même si les sommes reversées peuvent être « symboliques », selon un agent RATP, « c’est surtout le sourire qui va avec le billet qui fait chaud au cœur ». « Ça me rebooste, il y a beaucoup plus de dons que ce que je pensais, et les gens nous demandent de nous accrocher, car ils savent qu’on fait grève pour eux », enchaîne William, conducteur de RER, qui collecte les dons pour sa ligne.

« Si ça permet de faire un plein d’essence ou de remplir un caddie de courses, c’est déjà beaucoup », poursuit Linda Chekalil, conductrice RATP. « C’est grâce à ça qu’on tient. L’argent, c’est le nerf de la guerre », souffle la conductrice de bus, « fatiguée mais toujours déterminée ». Ces cagnottes témoignent d’une solidarité entre grévistes et non-grévistes : « Même si les gens sont gênés dans leurs déplacements, les dons affluent ».

Un frein pour certains grévistes

Malgré cela, « des collègues ont dû recommencer le travail car ils ne pouvaient plus assumer financièrement », glisse Jean-Michel, cheminot de 54 ans adhérent de la CGT SNCF. Il comptabilise 30 jours de grève, soit près d’un mois et demi de salaire. Il va piocher dans ses économies pour compenser. « J’ai pas d’enfants, donc c’est moins compliqué que pour certains de mes collègues ».

Alors qu’une nouvelle mobilisation est annoncée le 24 janvier, la plupart des grévistes interrogés comptent ne pas reprendre le travail tant que le gouvernement maintient sa réforme. Mais certains envisagent d’autres types de mobilisations, qui n’impliqueraient pas de continuer à perdre des jours de paie. Ou une opération coup de poing, comme Cécile : « il faudrait une grève générale ! Je suis prête à perdre des jours de salaire si on fait tous grève ».

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